Cette pièce vert sombre, aux murs couverts de rayonnages, était celle que Robert préférait dans la maison. C'était son repaire.
Il devinait ce qui allait arriver. Tom allait lui demander la main de Sandy – même si, selon lui, il était bien trop tôt pour savoir si leur relation était sérieuse.
_ Monsieur, vous avez une fille adorable, commença Tom.
_ En effet, approuva Robert en croisant les mains.
Il n'avait pas l'intention de lui faciliter les choses. Si ce garçon voulait Sandy, il allait falloir qu'il se donne du mal.
_ Je me suis beaucoup attaché à elle.
_ Attaché ? répéta Robert en haussant les sourcils, surpris.
Tom déglutit avant de reprendre :
_ Plus qu'attaché. Je... je... pense que c'est la femme la plus merveilleuse qui soit. Je suis fou d'elle.
Il n'avait pas dit qu'il l'aimait. Cela dit, le verbe aimer n'était pas un mot que Robert employait très facilement non plus.
_ Et... et je voudrais vous demander sa main.
Robert le fixa longuement.
_ En avez-vous parlé avec Sandy ? finit-il par demander.
_ Oui.
_ Et qu'a-t-elle répondu ?
_ Oui.
_ Dans ce cas, quoi que je dise, cela n'aura pas vraiment d'importance, n'est-ce pas ?
Il avait parlé d'un ton caustique et rude – bien plus rude qu'il ne l'aurait souhaité. D'ailleurs, ces temps-ci, tout ce qu'il disait sonnait ainsi.
Tom marqua des points à ses yeux en gardant son sang-froid.
_ Non, admit-il calmement, mais j'aimerais sincèrement avoir votre approbation. Cela compte beaucoup pour Sandy.
_ Et Sandy compte beaucoup pour moi.
_ Je le sais, monsieur.
Robert appuya au dossier de son fauteuil, pianota du bout des doigts sur le plateau en chêne de sa table, tout en rivant sur lui ce regard scrutateur qui avait fait trembler tant d'avocats.
Tom le soutint sans ciller.
_ Depuis combien de temps la connaissez-vous ? demanda Robeert.
_ Depuis assez longtemps pour savoir que je ne peux pas vivre sans elle.
Robert avait l'habitude d'interroger des gens. Il connaissait tous les signes qui trahissaient les mensonges – les expressions fugitives qui passaient sur le visage, les yeux qui se détournaient un instant, les doigts qui se crispaient, les pupilles qui se dilataient imperceptiblement. Tom n'en présentait aucun.
_ Et elle ressent la même chose que vous ?
_ Je l'espère, monsieur.
Là encore, il ne décela aucun signe de mensonge.
_ Vous avez de la peine que la mère du bébé soit morte ? s'enquit-il.
_ Pour tout dire, pas vraiment. Je suis désolé qu'elle soit morte, bien sûr, mais notre relation n'a jamais été très intense, et c'était terminé depuis plus d'un an.
_ Vous voulez épouser Sandy parce que vous avez besoin d'une mère pour votre enfant ?
Un léger malaise passa brièvement sur le visage de Tom. Il décroisa les jambes, et changea de position. Cependant, quand il répondit, ce fut en regardant Robert dans les yeux.
_ Sans aucun doute, c'est un plus, admit-il. Pour Sandy, comme pour Isabelle et moi. Il est également certain que, à cause du bébé, les choses sont allées plus vite que si les circonstances avaient été différentes. Mais Sandy et moi...
Il hésita un instant. Robert le vit avaler sa salive.
_ Enfin, il y a bien lus entre nous que ma fille, conclut-il.
C'était vrai, Robert les avait vus s'embrasser au restaurant. Il existait indéniablement une alchimie entre cet homme et sa fille.
_ J'ai cherché des renseignements sur vous sur Internet, déclara Robert. Vous réussissez admirablement dans votre métier, et votre vie sociale semble être des plus animées. Vous avez été élu l'un des plus beaux partis de Berlin. On vous a souvent vu dans les pages people en compagnie de femmes superbes – des mannequins, des actrices, etc. Sandy est adorable, poursuivit Robert. Pour moi qui suis son père, c'est la fille la plus merveilleuse du monde, mais je ne peux pas ne pas remarquer qu'elle n'a pas le genre glamour qui avait votre préférence autrefois.
_ C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai envie de l'épouser, répondit Tom en hochant la tête.
_ Je dois dire que je trouve un peu curieux que l'un des plus beaux partis de la région ait recours à un service de rencontres sur Internet, observa Robert.
Tom détourna le regard et changea de nouveau de position dans son fauteuil.
_ Cela n'a rien d'anormal si l'on cherche à rencontrer une femme différente de celles que l'on côtoie habituellement.
Manifestement, le sujet le mettait mal à l'aise. Robert poursuivit donc dans cette voie.
_ Qu'est ce qui vous a donné envie de rencontrer une femme différente ?
_ Eh bien, j'en avais assez des conversations superficielles et des petits jeux de séduction.
_ Êtes-vous prêt à vous consacrer à une seule femme ?
_ J'épouse Sandy avec la ferme intention de lui rester fidèle tout au long de notre mariage.
L'instinct de Robert lui soufflait que la réponse de Tom avait été préparée à l'avance. Cela dit, c'était une question à laquelle tout homme raisonnable devait s'attendre de la part de son futur beau-père. Le père de Marie la lui avait d'ailleurs posée, trente-sept ans plus tôt.
Ce souvenir s'imposa brutalement à lui. Il était mort de trac, mais tellement amoureux qu'il aurait affronté le diable en personne pour gagner la main de Marie.
La nostalgie et la tristesse l'envahirent. Où étaient passées toutes ces années ? Elles s'étaient écoulées si vite, occupées par le travail et mille choses qui ne semblaient plus si importantes que cela aujourd'hui.
Il força ses pensées à revenir à Tom.
Rien dans ses réponses ne semblait indiquer qu'il mentait. Pourtant quelque chose ne collait pas. Bah... que pouvait-il y faire, de toute façon ? Sandy avait trente et un ans. Quoi qu'il dise, elle ferait ce qu'elle voudrait. Il n'avait plus d'autorité sur sa vie depuis des années.
Il avait pourtant l'impression que, hier encore, elle était cette petite fille avec des n½uds dans les cheveux, qui le suppliait de la pousser sur la balançoire dans le jardin, de l'emmener au zoo, de lui apprendre à pêcher.
Dire que la plupart du temps, il était trop occupé pour accepter ! Son travail lui avait pris tout son temps, toute son énergie, avait absorbé toutes ses pensées. « Plus tard, lui disait-il toujours. Quand je serais moins débordé au bureau. »
Désormais, il n'était plus débordé, depuis qu'il avait été mis à la porte. Son travail était le symbole de sa réussite. Maintenant qu'il en était privé, que lui restait-il ? Que restait-il de lui ?
Rien. Rien que des regrets.
Il poussa un profond soupir. Sandy n'avait sans aucun doute pas besoin de sa permission, mais elle désirait peut-être encore son approbation. C'était le moins qu'il puisse faire pour elle, même s'il avait un étrange pressentiment au sujet de ce jeune homme qui la demandait en mariage.
_ Vous me donnez votre parole que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour rendre Sandy heureuse ? lui demanda-t-il.
_ Oui, monsieur.
_ Dans ce cas, dit-il en se levant et en lui tendant la main, félicitations.
_ Merci.
Le soulagement se peignit sur le visage de Tom, qui se leva à son tour, et lui serra la mains.
_ Quand vous souhaiterez-vous annoncer la nouvelle ?
_ Pendant le dîner, si cela vous convient.
_ Bonne idée. Juste avant le dessert, alors.
Au même instant, Marie passa la tête dans la pièce.
_ Ah, vous voilà ! Je me demandais où vous étiez passés, tous les deux. Nous sommes presque prêts à nous mettre à table.
Tom se dirigea vers la porte. Il semblait presser de s'échapper.
_ Je vais voir si Sandy a besoin d'aide pour s'occuper d' Isabelle, annonça-t-il.
_ Le bébé dort déjà, répondit Marie. Sandy est dans le patio avec oncle Chuck.
_ Dans ce cas, je vais voir si elle a besoin d'aide pour s'occuper d'oncle Chuck.
_ Le bébé est beaucoup plus facile, le prévint Marie en riant.
Elle avait un rire merveilleux, songea Robert. Un rire doux et musical, léger comme l'air. Autrefois, il résonnait sans arrêt dans la maison. Qu'était-il donc devenu ?
C'était à cause de lui qu'il s'était tu. Lui qui, avant, aimait tant la faire rire ne semblait plus capable que de la faire pleurer.
Elle tourna les talons et sortit.
_ Marie, tu as un moment ? lança-t-il.
_ Pas tout de suite, mon chéri. Il faut que j'aille sortir les petits pains du four, sinon ils vont brûler.
Robert se retourna vers la fenêtre. Son regard s'arrêta sur le chêne rouge au milieu de la pelouse. Quand il l'avait planté, une trentaine d'années plus tôt, il était un vigoureux jeune homme, alors que l'arbre n'était qu'une pitoyable brindille. Aujourd'hui, l'arbre commençait à être grand et fort, et c'était lui, Robert, qui était pitoyable.
Alors, cette demande ?
Merci pour vos commentaires qui m'ont beaucoup motivés *__*
Alors, chère lectrices & lecteurs [ scuzez-moi de vous avoir oublié la dernière fois Will & Tim ], j'vous en prie, mettez-vous à vos commentaires, puisque j'aurai peut-être une suite pour vous dans 2 semaines . . .
Sur ce, chères ami(e)s, je m'en vais à l'aéroport chercher une Patate x)