Après que les parents de Sandy se furent rendus dans la salle voisine, un garçon débarrassa la table, et Alberto apporta l'addition. Puis M. Masoletto vint s'assurer que tout s'était bien passé.
Ces distractions donnèrent à Sandy le temps de mettre un peu d'ordre dans ses pensées. Seigneur, quel baiser ! Elle en sentait encore les brûlure sur ses lèvres.
Il n'y avait eu ni attente ni avertissement. Elle s'apprêtait à fuir la pièce, et soudain elle s'était retrouvée dans les bras de Tom. Sous le choc, elle n'avait pas protesté.
Quand Alberto se fut éloigné avec la carte de crédit de Tom, Sandy se pencha vers son compagnon.
_ Ca ne va pas ? Qu'est ce qui vous a pris ?
_ J'ai donné ma carte à Alberto pour payer l'addition, réplique-t-il avec une innocence feinte.
_ Ce n'est pas de cela que je parle, vous le savez parfaitement.
Il haussa les sourcils d'un air surpris. Elle crut déceler dans son regard une note d'amusement qui ne fit qu'attiser sa colère.
_ Vous voulez savoir pourquoi je vous ai embrassée ?
_ Exactement.
Il esquissa un lent sourire ravageur.
_ Votre bouche me fascine depuis le début de la soirée. Je n'ai pas pu résister.
Malgré elle, Sandy fut parcourue d'un frisson de plaisir.
Il posa sa main sur la sienne et la regarda dans les yeux.
_ C'était encore mieux que je ne l'imaginais, déclara-t-il.
La main de Sandy la brûlait. Elle la dégagea vivement.
_ C'est bizarre, remarqua-t-elle avec un regard noir, je suis subitement devenue irrésistible à l'instant où mes parents sont entrés dans le restaurant. Qu'essayez-vous de faire ?
_ N'y voyez qu'un geste impulsif et romantique.
_ C'est ça ! répliqua-t-elle, ironique, en levant les yeux au ciel.
_ C'est la vérité.
Elle lui adressa un regard moqueur en guise de réponse.
_ Je vous assure, insista-t-il avec une sincérité désarmante. Mais il y avait une autre raison, je l'avoue. Je voulais préparer le terrain, ajouta-t-il en posant sa serviette sur la table et en se penchant vers Sandy.
_ Préparer le terrain ?
_ Oui, pour vous épouser, répondit-il avec un sourire engageant. Il me semblait qu'il vous serait plus facile d'accepter si votre famille pensait que nous nous connaissons depuis un moment.
Quelle impudence ! songea-t-elle furieuse.
_ Je ne vous épouserais pas, rétorqua-t-elle. Et je vous en veux d'avoir menti à mes parents de cette façon.
Elle prit son sac. Il la saisit par le bras pour la retenir.
_ Attendez, Sandy. Je suis désolé, déclara-t-il d'un ton chargé de remords. J'espérais qu'ainsi il vous serait plus facile de dire oui.
_ Je vous le répète encore : je ne me marierai pas avec vous.
_ Et moi, j'espère encore que vous changerez d'avis, répondit-il en la regardant avec un intensité qui lui brûla la peau.
_ S'il y a une chose que je déteste, c'est qu'on me manipule.
_ Ce n'étais pas mon intention.
Alberto choisit ce moment pour revenir avec la carte de Tom et le reçu. Tom le signa et le lui rendit avec un généreux pourboire.
_ Je ne voulais pas vous contrarier, assura-t-il.
_ Bien sûr ! Vous vouliez seulement me mettre dans l'embarras devant mes parents, leur mentir sur notre relation et de me laisser dans une situation des plus gênantes.
_ J'ai eu tort, admit-il avec une amabilité suspecte. Nous devrions peut-être aller leur dire la vérité tout de suite. Sauf qu'il serait peut-être un peu difficile de leur expliquer pourquoi vous m'avez rendu mon baiser, conclut-il avec un petit sourire malicieux.
Cet homme était l'être le plus exaspérant, le plus arrogant, le plus manipulateur qu'elle ait jamais rencontré.
Pourtant il avait raison. Elle lui avait bel et bien rendu son baiser. Et elle ne savait pas ce qui la contrariait le plus : qu'il ait deviné qu'elle allait le faire ou qu'elle l'ait fait
Non, le plus alarmant, c'était qu'elle ait répondu à un stratagème délibéré avec autant de passion, révélant ainsi l'attirance qu'il lui inspirait. Maintenant, elle se sentait vulnérable et ridicule.
Ce qui donnait l'avantage à Tom. C'était précisément pour cela qu'elle s'était juré de ne plus jamais avoir de relation avec un séducteur. Elle se leva.
_ Vous êtes prête ? demanda-t-il.
_ Plus que prête, répondit-elle en passant la bandoulière de son sac sur son épaule et en s'éloignant sans se retourner.
Mais alors qu'elle se dirigeait vers la porte, elle entendit Isabelle pousser un cri pitoyable. Elle s'arrêta et fit demi-tour. Tom avait pris la coque et sa fille le regardait, son petit visage crispé et rougi par la détresse.
Sandy soupira. Elle ne pouvait pas abandonner un bébé malheureux, si insupportable que fût le père du bébé en question. Elle revint vers eux.
_ Là...Isabelle, murmura-t-elle doucement. Ne pleure pas, ma chérie. Ca va aller.
Le bébé leva vers elle ses grands yeux humides et affligés.
Sandy craquait complètement pour cette petite fille.
Et pour son père aussi, hélas.
Elle sortit du restaurant avec Tom, en prenant soin de ne s'adresser qu'à Isabelle.
_ Merci pour le dîner, finit-elle par dire à Tom d'un ton guindé, quand ils arrivèrent à sa voiture.
_ Sandy, je suis désolé.
Il semblait sincère, cette fois, mais elle l'ignora et se contenta de dire :
_ Bonne nuit, Isabelle.
Puis elle regagna sa voiture. Il fallait qu'elle s'en allât avant que le bébé se remît à pleurer et fît de nouveau s'écrouler ses défenses.
Michelle leva le nez d'une pile de dossiers d'inscription à des cours lorsque Sandy entra dans le Centre de documentation des parents, le lendemain matin.
_ Il paraît que tu as passé une folle soirée, lui dit-elle avec un sourire entendu.
_ Comment le sais-tu ?
_ Ta mère à déjà appelé deux fois. Elle a dit qu'elle était tombée sur Tom et toi hier soir et que vous vous embrassiez.
Sandy laissa échapper un soupir agacé.
_ Alors, c'est vrai ?
_ Les apparences étaient trompeuses.
_ Ah, bon ? Il te faisait du bouche-à-bouche pour te ranimer ?
Sandy poussa un nouveau soupir et traversa la pièce pour se rendre dans son bureau. Michelle la suivit. Sandy se laissa tomber dans son fauteuil gris.
_ Qu'est ce que ma mère t'a dit d'autre ?
_ Eh bien, elle avait mille questions à poser. Elle voulait savoir depuis combien de temps tu correspondais avec Tom sur le Net, pourquoi tu étais restée si secrète sur le sujet...
Sandy ferma les yeux.
_ Oh, génial ! Que lui as-tu dit ?
_ Rien du tout. Je ne savais même pas que vous vous étiez rencontrés sur Internet.
_ Ce n'est pas le cas. Tom a tout inventé. Il a cru qu'il serait plus facile d'accepter de l'épouser si ma famille pensait que nous nous connaissions depuis un moment.
_ Olalaa ! dit Michelle en ouvrant de grands yeux. Bien, bien, bien. Alors... vous vous êtes embrassés ? demanda-t- en s'asseyant sur le rebord du bureau.
_ C'était une ruse de sa part. Il voulait faire croire à mes parents que nous vivions une histoire romantique et torride.
_ Vu la réaction de ta mère, il a plutôt bien réussi.
_ Il lui a dit que nous communiquions par e-mail depuis des mois, mais que nous venions seulement de nous rencontrer.
_ Et toi, qu'as-tu fait pendant qu'il racontait tout cela à tes parents ?
_ Je suis restée là comme une idiote, sans rien dire, sous le choc.
_ Cela a dû être un sacré baiser, commenta Michelle en haussant les sourcils.
_ Oh, oui ! confirma Sandy tristement.
La porte d'entré du Centre s'ouvrit à la volée. Les deux jeunes femmes se tournèrent en même temps et virent entrer un livreur chargé d'un énorme bouquet de roses.
_ Toi aussi, tu as dû passer une folle soirée, remarqua Sandy.
Michelle lui répondit d'un sourire entendu et alla recueillir le livreur.
_ Je ne crois pas que ce bouquet soit de Brian, dit-elle.
Elle revint dans le bureau quelques instant plus tard, chargée de la composition florale. Le parfum entêtant des roses se répandit dans la pièce quand elle posa le vase sur la table.
_ J'avais raison, déclara Michelle. Elles sont pour toi.
Le c½ur de Sandy se mit à battre follement.
_ Ouvre la carte, lui dit son amie.
Les doigts tremblants, Sandy sortit le bristol de la petite enveloppe.
_ Alors, qu'est ce qui est écrit ?
_ « Je t'en supplie, pardonne à papa, parce que j'ai vraiment besoin de toi. » C'est signé « Isabelle » .
_ Comme c'est mignon !
Oui, c'était adorable. Bien malgré elle, Sandy sentit son c½ur se serrer d'émotion.
_ Il essaie encore de me manipuler, c'est tout, déclara-t-elle.
_ Sois un peu indulgente. Il cherche à se faire pardonner.
La porte s'ouvrit de nouveau et des pleurs de bébé que Sandy reconnut aussitôt emplirent le Centre.
_ Le voilà, dit Michelle. Alors, sois gentille avec lui.
Elle se rendit dans la salle principale pour accueillir Tom et Isabelle. Sandy se leva, nerveuse, redressa le col de son chemisier et s'approcha du classeur à tiroirs pour avoir l'air occupée. Un instant plus tard, Tom passait la tête par la porte entrouverte de son bureau.
_ Bonjour ! lança-t-il par-dessus les cris d'Isabelle.
_ Bonjour, répondit-elle.
Tom posa la coque sur son bureau. Sandy se retourna et se pencha vers Isabelle. Mieux valait fixer son attention sur le bébé que sur son charmeur de père.
_ Bonjour, Isabelle, dit-elle. Merci pour les jolies fleurs.
_ Je t'en prie, répondit Tom d'une petite voix aiguë.
Sandy ne put se retenir de sourire.
_ Ca alors, Isabelle ! Quand as-tu appris à parler ?
La petite s'arrêta de pleurer et fourra son poing dans sa bouche.
_ Quand mon papa est devenu nul, fit Tom de la même drôle de voix. J'espère que sa conduite ne vas pas jouer en ma défaveur.
_ Tu n'es pas responsable du comportement de ton père, assura Sandy en souriant. Tu as déjà pris ton petit-déjeuner ?
_ Euh...juste du café et un bagel, dit Tom, toujours sur le même ton. Non, pardon... ce n'était pas moi.
_ D'accord, d'accord, fit Sandy en levant une main et en riant. Ca suffit.
_ Ouf. Je commençais à avoir peur de me casser un corde vocale.
Il lui sourit. Malgré ses bonnes résolutions, elle se surprit à lui rendre son sourire.
_ Je suis vraiment désolé pour hier soir, reprit-il.
Sandy détourna les yeux, mal à l'aise. Elle ne voulait pas dire que ce n'était pas grave, car ça l'était. Mais comment résister à son regard ?
_ Je regrette de vous avoir contrariée et je regrette de vous avoir mise dans une situation gênante vis-à-vis de vos parents. En revanche, ajouta-t-il en baissant la voix, je ne regrette pas de vous avoir embrassée.
Le c½ur de Sandy battait la chamade.
_ Eh bien, il vaudrait mieux que cela ne se reproduise pas.
_ Ce serait bien dommage, répliqua-t-il d'une voix grave. Vous embrassez drôlement bien, Sandy.
_ Et vous, riposta-t-elle vivement, vous êtes un sacré baratineur. C'était un coup bas.
_ Je suis vraiment désolé.
Il n'en avait pas du tout l'air. En fait, il semblait sur le point de l'embrasser de nouveau.
Sandy reporta son attention sur le bébé.
_ Isabelle a bu son biberon, ce matin ?
_ Je n'ai pu lui faire avaler que quelques gorgées.
_ Allons, ma chérie, il faut que tu mange, si tu veux devenir grande et forte.
Sandy sortit Isabelle de sa coque. La petite eu un moment de recul et protesta, mais pas aussi vigoureusement que la veille. Une fois assise dans son fauteuil de bureau, Sandy l'installa dans ses bras. Tom sortit le biberon du sac à langer et le lui tendit. À peine quelques secondes plus tard, Isabelle avait cessé de se débattre et tétait goulûment.
_ Je n'en reviens pas de la facilité avec laquelle vous arrivez à la faire manger, commenta Tom. Vous êtes sa meilleure chance d'échapper à l'alimentation pas sonde.
Ce n'était pas juste. Il se débrouillait pour lui faire croire qu'elle était indispensable au bien-être d'Isabelle.
_ Ecoutez, dit-il en se massant le menton, j'ai un service à vous demander.
_ Je vous en rends déjà un.
_ Je le sais, et j'apprécie vraiment ce que vous faites. Je ne vous demanderais pas cela si je n'étais pas acculé. Il faut que je me rende à Munich demain, et j'aimerais savoir si vous accepteriez de m'accompagner.
_ Quoi ?
_ Pour vous occuper d'Isabelle. Je n'ai pas envie de la laisser seule dans une chambre d'hôtel avec une baby-sitter après ce qui s'est passé la dernière fois...
_ Non. Pas question. Je ne peux pas m'absenter comme cela. J'ai des rendez-vous, des cours à donner. C'est impossible.
_ Rien est impossible.
_ N'insistez pas. Je ne viendrai pas.
Il soupira et adressa un regard triste à sa fille.
_ J'aurai essayé, ma chérie, dit-il.
Encore un coup bas. Le pire, c'était que cela marchait.
_ Si vous voulez, je peux téléphoner à la directrice du Centre de documentation des parents de Munich pour lui demander les coordonnées d'une infirmière à domicile. Je suis sûre qu'elle vous trouvera quelqu'un de fiable.
Il lui adressa un regard désemparé.
_ C'est vous qu'Isabelle a besoin, répondit-il.
Il savait vraiment frapper là où ça faisait mal, songea-t-elle en réprimant un soupir. Elle caressa les cheveux du bébé qui se raidit pour résister à la tendresse qui l'envahissait.
_ Elle a besoin de quelqu'un à plein temps, lui rappela-t-elle. Où en êtes-vous de votre recherche de nounou ?
_ Ca ne donne pas grand chose, pour le moment. J'ai fait passer deux entretiens téléphoniques hier, mais aucune des deux candidates ne m'a paru très prometteuse.
_ Vous avez pris contact avec d'autres agences de placement ?
Tom eut soudain une idée. Une idée à la fois si retorse et si ingénieuse qu'elle le surprit lui-même. Il ne pouvait quand même pas faire ça, si ? Si. Il pouvait. Aux grands maux les grands remèdes.
_ Oui. D'ailleurs, l'une d'entres elles m'envoie des candidates ce soir pour des entretiens. Vous pourriez peut-être m'aider.
Sandy secoua la tête.
_ Je peux vous donner une liste d'agences et d'organisations, mais je ne peux vous recommander personne en particulier. En tant que directrice du Centre, je refuse de prendre cette responsabilité.
_ Je ne m'adresse pas à la directrice du Centre. Je m'adresse à une amie.
Elle hésita.
_ L'amie d'Isabelle, précisa-t-elle.
Si elle avait su ce qu'il s'apprêtait à faire... Mais il était prêt à parier qu'elle ne serait pas capable de laisser Isabelle aux soins de quelqu'un qu'elle jugeait incompétent.
_ Je vous en prie, insista-t-il. Ce ne sera pas long. Une demi-heure tout au plus.
_ Je ne crois vraiment...
_ Vous savez à quel point il est important que j'embauche la bonne personne, et vous savez quelles qualités il faut rechercher. Pas moi, apparemment. Je vous en supplie, ajouta-t-il comme il la sentait hésiter, faite-le pour Isabelle. Une nouvelle erreur de ma part aurait de terrible conséquences pour elle.
Elle regarda le bébé dans ses bras, et son regard s'adoucit. Il la tenait, songea Tom, satisfait.
_ Nous ne pouvons pas faire cela ici, le prévint-elle. Et puis je ne viendrai pas chez vous.
_ À mon bureau, alors ? suggéra-t-il. Vers 18h30 ?
_ D'accord, dit-elle avec un soupir. Mais ensuite, ce sera fini. Je ne pense pas qu'il soit sage que je m'implique d'avantage dans la vie d'Isabelle.
_ Et dans la mienne ?
Elle piqua un fard. Cependant, elle le regarda droit dans les yeux.
_ Non seulement ce ne serait pas sage, mais ce serait imprudent.
Il rit. Elle avait raison, sans aucun doute. Elle recherchait une union durable, définitive –chose à laquelle il ne croyait pas. En revanche, à en juger par leur baiser de la veille, ils pourraient passer de très bons moments, le temps que ça durerait...
Pluss de visites mais moins de commentaires, j'suis déçue . . . =(