xXx-9-xXx

..... Elle le regardait comme s'il avait perdu la tête. D'ailleurs, peut-être était-ce le cas. Il insista tout de même.

_ Je sais que ça à l'air absurde, mais je vous en prie, laissez-moi poursuivre.

..... Elle ouvrit de grands yeux méfiants, comme si elle s'attendait à le voir se transformer en loup-garou.
..... Il se mit à parler vite, pour l'empêcher d'exprimer ses objections.

_ Réfléchissez. Ce mariage nous apporterait à tous les trois ce dont nous avons le plus besoin. Vous avez dit que vous vouliez des enfants, et les auditeurs vous sont tombés dessus ce soir parce que vous n'en avez pas. Moi, j'ai besoin de quelqu'un pour Isabelle, et Isabelle a besoin d'une mère.
_ Mais ...
_ Je vous en prie, écoutez-moi, coupa-t-il en levant les deux mains. Avant tout, laissez-moi vous préciser que cela ne devrait pas nécessairement être un vrai mariage. Il ne devrait pas forcément y avoir quoi que ce soit de physique entre nous.

..... Cela dit, l'idée n'était pas totalement sans attrait. Encore eût-il fallu qu'elle ne soit pas à ce point un modèle de vertu.
..... Elle s'empourpra.

_ Je ... je ne ...
_ Ecoutez-moi, répéta-t-il en se penchant en avant. Nous ne resterions mariés que le temps qu'Isabelle forme un lien avec nous deux et que vous l'adoptiez. En Louisane, il est facile d'adopter ses beaux-enfants : j'ai un ami qui vient de le faire, donc je connais la question. Une fois que vous seriez légalement devenue mère d'Isabelle, nous divorcerions.

..... Sandy le fixait, ,les lèvres entrouvertes.

_ Je ne peux ...
_ Après le divorce, elle pourrait vivre avec vous jusqu'à ce qu'elle se sente suffisamment en sécurité pour envisager la garde alternée.

..... Sandy resta muette. Pourvu que son silence signifie qu'elle réfléchissait à sa proposition, songea-t-il.

_ Je sais que ça paraît dingue, conclut-il. Et c'est dingue, mais c'est une solution géniale pour nous tous. Pensez-y. Isabelle a besoin d'une mère. Et vous, vous êtes une experte en éducation qui a besoin d'un enfant.



..... C'était de la folie ! Elle ne connaissait même pas cet homme et il venait de lui demander de l'épouser !
..... Sa première demande en mariage... et il fallait qu'elle vienne d'un fou !
..... Sauf qu'il n'était pas si fou que cela. Elle regarda le bébé endormi dans ses bras et fut envahie pas une vague de tendresse. Cette petite avait bel et bien besoin d'une mère qui l'aime, qui s'occupe d'elle, qui soit là pour elle.

_ Ne me répondez pas tout de suite, dit Tom. Réfléchissez d'abord.
_ Inutile. Je ne peux vraiment ...

..... Un fracas de vaisselle fit sursauter Isabelle dans les bras de Sandy. La petite fille ouvrit de grands yeux bleus surpris qu'elle fixa sur le visage de la jeune femme, avant d'émettre un long cri.
..... Sandy la berça pour tenter de la rendormir, mais Isabelle refusait de se calmer. Elle se crispa et écarta la tête du bras de Sandy.
..... La pauvre chérie... Elle était si petite, sans défense, et pourtant, elle repoussait ce dont elle avait le plus besoin : l'amour.

_ Là, Isabelle, chantonna-t-elle en lui massant doucement le dos. Ca va aller.

..... La petite fille tourna de nouveau son regard inconsolable vers Sandy. Et quelque chose dans son regard la toucha au plus profond d'elle-même.

_ Vous seriez indemnisée très généreusement, poursuivit Tom. Isabelle a hérité de la fortune de sa mère et moi de ma carrière de... Enfin bref, en tant que cotutrice, vous recevriez...
_ Ce n'est pas une question d'argent, coupa-t-elle. Je ne me marierais jamais pour de l'argent.
_ Alors, pour qu'elle raison vous marierez-vous ?

..... Cette question directe la surprit, sans qu'elle sache trop pourquoi. Après tout, cet homme venait de lui demander de l'épouser alors qu'il la connaissait depuis vingt minutes à peine. De sa part, rien n'aurait dû l'étonner.

_ Le mariage est un engagement pour la vie, répliqua-t-elle. Je ne me marierai que par amour.

..... Tom passa sa main sur son front.

_ Eh bien, voilà une chose que je peux pas vous offrir, admit-il. Je ne crois pas aux engagements pour la vie.
_ C'est bien pour cela que vous prenez le mariage à la légère, dit-elle en présentant le biberon à Isabelle, qui se remit à boire.
_ Je ne prend pas le mariage à la légère, rectifia-t-il. Il s'agit d'un engagement légal des plus sérieux. Je ne crois pas qu'il soit possible à deux personnes de dire ce qu'elle ressentiront l'une pour l'autre dans vingt ou trente ans. En revanche, je suis convaincu que le mariage est le meilleur moyen pour nous trois d'obtenir ce dont nous avons besoin ...
_ Je suis désolée, mais...
_ Vous savez, quand je vous ai parlé des avantages financiers, je ne cherchais pas à vous acheter. Je tenais seulement à vous préciser que vous auriez les moyens matériels d'être la maman d'Isabelle à plein temps –si c'était ce que vous vouliez souhaitiez.

..... Une maman à plein temps. Ce n'était pas le métier le mieux payé ni le plus prestigieux au monde, pourtant, ç'avait toujours été le rêve de Sandy. Et c'était précisément de dont Isabelle avait besoin.
..... Cependant, c'était inenvisageable. Si jamais elle se mariait, ce serait pour la vie. Elle secoua la tête.

_ Non, fit-elle. Il n'est absolument pas...

..... Il leva les deux mains pour l'interrompre.

_ Ecoutez, dit-il, je sais que ma proposition peut sembler bizarre, voire scandaleuse. Mon métier est de trouver des solutions, et souvent les idées qui marchent le mieux sont celles qui paraissent le plus aberrantes au premier abord.
_ Il est certain que la vôtre entre dans cette catégorie, remarqua-t-elle en souriant.
_ Il y a des gens qui se marient pour des raisons bien pires, dit-il, et de toute façon un mariage sur deux finit par un divorce.
_ J'ai peine à croire que vous parliez sérieusement.
_ Je suis on ne peut plus sérieux, assura-t-il. Prenez le temps de réfléchir.
_ Il n'y a pas matière à réflexion. Le mariage est un engagement sacré.
_ Elever un enfant aussi, dit-il en se penchant en avant. Nous avons tous les trois à gagner à ce mariage.
_ Je suis désolée, mais c'est hors de question, déclara Sandy en secouant la tête.



..... Rien n'était jamais vraiment hors de question. Tout était négociable. Tel était le principe qui sous-entendait la philosophie professionnel de Tom.
..... Cependant, il savait aussi qu'il était essentiel de bien choisir le moment. Parfois, le meilleur moyen de l'emporter était tout simplement de laisser du temps à l'autre partie, puis d'adopter une autre approche. Pour l'instant, il allait donc reculer.
..... Il poussa un profond soupir.

_ Bah, fit-il, je me doutais que ce n'était pas gagné ! Enfin ça valait la peine d'essayer.

..... Dans le regard de Sandy, la méfiance fit place à la sympathie.

_ Vous devez être vraiment désespéré pour demandez une inconnue en mariage.
_ Désespéré, c'est le mot, pourtant je tiens à ce que vous sachiez que je n'aurais pas demandé à n'importe quelle inconnue de devenir la mère d'Isabelle, précisa-t-il en plongeant les yeux dans son regard gris-bleu. Le courant passe vraiment entre vous deux. Et entre vous et moi, ajouta-t-il après une courte pause.

..... Ils se regardèrent longuement, et soudain se dernière phrase sembla prendre une connotation sexuelle qu'il n'avait pourtant pas eu l'intention de lui donner.
..... Apparemment, Sandy le ressentit aussi, car elle rougit et baissa les yeux vers Isabelle. Il la regarda s'humecter les lèvres du bout de la lague.
..... Bien, bien, bien. Il y avait manifestement de l'électricité dans l'air. Sans doute parce ce qu'ils parlaient de mariage , estima-t-il. Or, le mariage impliquait des relations sexuelles et, en lui demandant de l'épouser, il lui demandait aussi de coucher avec lui, en quelque sorte –même s'il lui avait déclaré d'emblée que cela ne ferait pas obligatoirement partie de leur accord.

_ De toute façon, fit-il, vous... vous êtes sûrement avec quelqu'un.
_ N... non.
_ Moi non plus.
_ Dommage ! commenta-t-elle. Sinon, vous pourriez demander en mariage quelqu'un que vous connaissez.

..... Il secoua la tête.

_ Les femmes avec qui je sors d'habitude n'ont pas vraiment la fibre maternelle.
_ Apparemment non, confirma-t-elle avec un sourire, si on en juge la mère d'Isabelle.
_ Je n'ai jamais eu l'intention de me caser, alors je ne sors qu'avec des femmes qui n'en n'ont pas non plus envie, jeta-t-il.

..... Pourquoi était-il sur la défensive ? D'ordinaire, il n'éprouvait jamais le besoin de s'expliquer, ni de se justifier.

_ J'essaie de vous parler en toute franchise, reprit-il. Je ne suis pas très famille, -à part mon frère dit-il silencieusement- , mais maintenant que j'ai une fille, je veux faire ce qu'il faut pour elle. Et ce qui lui faut avant tout, c'est une mère.
_ Et un père.
_ Elle en a un.
_ Donc, vous n'envisagez pas de la faire adopter complètement ?
_ Non, répondit-il en secouant la tête, je ne l'abandonnerais pas. En revanche, l'adoption par un beau-père ou une belle-mère est rapide et simple. Et, encore une fois, cette solution nous donnerait à tous les trois ce dont nous avons besoin.

..... Sandy caressa doucement les cheveux du bébé.

_ Il doit bien en exister un meilleure. Vous n'avez pas de famille ?
_ Pas dans la région. Ma mère est en Hollande et mon père en Suisse.
_ Des frères et s½urs ?
_ Oui mais...
_ Voilà !
_ Non.
_ Je vois... Des amis ? Des voisins ?
_ Ils sont tous comme moi : ils travaillent à pleins temps.

..... Elle fronça les sourcils.

_ Si vous continuez à chercher, je suis sûre que vous trouverez les personne idéale.

« Je l'ai déjà trouvé, répondit-il in petto. C'est vous. »

_ Il existe des services de placement de nounous. Je vous donnerai leurs coordonnées, si vous voulez, proposa-t-elle.
_ J'ai déjà contacté deux agences qui cherchent quelqu'un, lui annonça-t-il en se laissant aller contre le dossier de son siège et en décidant de changer de stratégie. Mais vous ? Si vous ne voulez pas vous marier avec moi, vous accepteriez peut-être de devenir la nounou d'Isabelle. Je vous paierais le double de ce que vous gagnez actuellement.
_ J'en serais incapable, répondit-elle en secouant la tête.
_ Pourquoi ?
_ Parce que je m'attache trop, expliqua-t-elle. J'ai essayé d'être mère d'accueil, mais j'ai été déchirée quand la petite fille qu'on m'avait confiée est partie. J'avais beau savoir que c'était pour son bien, qu'elle allait être élevée pas des gens qui s'occuperaient correctement d'elle, j'ai eu le c½ur brisé.
_ Vous me semblez parfaite pour Isabelle.
_ Désolée, mais c'est non. Je ne peux pas me permettre de m'attacher à ce point à un enfant qui n'est pas le mien.
_ Alors faites en sorte que ce soit le votre.
_ Nous en avons déjà parlé.

..... Le moment était venu de tenter autre chose.

_ Eh bien, fit Tom, j'espère que les agences de nounous vont me trouver quelqu'un mais, pour les jours qui viennent, je suis vraiment coincé. Je vais devoir mettre Isabelle à la crèche en attendant.
_ La crèche, c'est exactement ce qu'il faut éviter, protesta-t-elle.
_ Je le sais, mais depuis que j'ai trouvé cette baby-sitter en train de hurler sur ma fille, je n'ose plus la laisser avec une personne sans qualifications.



..... Sandy regarda le bébé endormi. Pauvre petite ! Elle avait connu des débuts dans la vie plutôt difficiles, à passer ainsi de bras en bras sans pouvoir s'attacher à personne. Se retrouver dans une crèche, parmi un groupe d'enfants, serait très mauvais pour elle.

_ Je pourrais la garder, s'entendit-elle proposer.
_ C'est vrai ?

..... Le visage de Tom s'illumina qu'un sourire qui le rendit encore plus séduisant.

_ Oh ! s'exclama-t-il. Ce serait génial !
_ Ce serait provisoire, le prévint-elle. En attendant que vous trouviez une nounou.
_ Je comprends et je vous remercie infiniment.

..... Il plongea les yeux dans les siens avec une telle intensité qu'elle eut du mal à rasembler ses esprits. Elle avala sa salive avec difficulté.

_ Le Centre ouvre à 9 heures. Mon assistante et moi arrivons à 8 h 30.
_ Très bien. Alors, si cela vous convient, je vous déposerai Isabelle vers 8 h 45.

..... Elle hocha la tête. Il souri de nouveau, et elle sentit son c½ur faire un bond.

« Reprends-toi » s'ordonna-t-elle. C'était manifestement un don Juan et un adepte des histoires sans lendemain.
..... Malheureusement, elle se sentait vibrer quand leurs regards se croisaient.

_ C'est provisoire, répéta-t-elle. Quelques jours seulement.
_ Compris. Et sachez que j'apprécie énormément votre aide.

..... Elle le faisait pour le bébé, uniquement pour le bébé, se dit-elle.


Anaïs. <3

# Posté le mardi 22 janvier 2008 15:23

Modifié le samedi 31 mai 2008 11:45

xXx-10-xXx

1ère partie.



..... Le lendemain matin, les cris suraigus d'un bébé détournèrent l'attention de Sandy du programme des cours de janvier qu'elle était en train d'élaborer sur l'ordinateur du bureau. Des cris d'une telle détresse qu'ils lui serrèrent le c½ur. Isabelle était arrivée, devina-t-elle.
..... Ce qui signifiait que Tom était là aussi. Elle sentit avec consternation son pouls s'accélérer.
..... Michelle, son assistante, fit irruption dans son bureau, les yeux brillant d'exitation.

_ Elle est là ! s'écria-t-elle.

..... Michelle n'était pas seulement la collaboratrice de Sandy, c'était aussi sa meilleure amie. Elles s'étaient rencontrées lors d'une réunion Weight Watchers, près de sept ans plus tôt. La chaleur et l'humour de cette élégante jeune femme brune mariée et mère de deux enfants, avait aussitôt plu à Sandy. Elles s'étaient soutenues mutuellement dans leurs efforts pour perdre du poids, ce qui les avaient encore rapprochées. Très vite Michelle était devenue bénévole au Centre, puis y avait travaillé à plein temps quand ses deux enfants étaient entrés à l'école.

_ Pourquoi ne m'as-tu pas dit qu'il était aussi canon ? demanda Michelle, à qui Sandy avait déjà raconté l'histoire de la veille.
_ J'étais trop concentrée sur le bébé, expliqua Sandy.

..... Michelle haussa un sourcil moqueur.

_ Trop concentrée pour remarquer que le père est un croisement entre Brad Pitt et Wentworth Miller ?

..... Sandy esquissa un sourire gêné. Soit elle était trop transparente, soit c'était son amie qui était trop perspicace.

_ D'accord, avoua-t-elle, je l'ai peut-être remarqué. Mais cela ne m'a pas semblé important.
_ Ouais, fit Michelle en plantant les poings sur les hanches avec un sourire entendu. Apparemment, c'est quand même assez important pour que tu aies mis du mascara et du brillant à lèvres, pour une fois. Et n'essaie pas de me dire que tu l'as fais pour le bébé, plaisanta-t-elle.
_ Ne te monte pas la tête. Cette histoire n'a rien de romantique.
_ Il t'a quand même demandé de l'épouser !
_ Pratiquement sans m'avoir regardé, lui rappela Sandy. Il l'aurait fait même si je ressemblais à Quasimodo.
_ Sauf que ce n'est pas le cas. Tu es très belle.
_ Tu parles !

..... Sandy savait qu'elle avait quelques atouts –une peau nette et de jolis cheveux-, et elle avait fini par perdre les kilos superflus qui lui avaient empoisonné la vie pendant des années. Mais elle restait lucide. Elle n'avait rien d'une bombe. Or, c'était sûr, Tom ne sortait qu'avec des bombes.

_ Si seulement tu te voyais comme les autres te voient, soupira son amie.
_ Tu me fais du bien au moral, Michelle, mais tu as perdu contact avec la réalité.
_ Non pas du tout. La réalité, c'est qu'il y a ici un type absolument canon et qu'il a utilisé le le mot qui commence par M.
_ Mariage ? fit Sandy en sauvegardant son travail sur l'ordinateur. Peut-être, mais il cherche une nounou à demeure. Pas une femme.
_ Tu pourrais peut-être le faire changer d'avis.

..... Sandy secoua la tête.

_ Il m'a clairement fait comprendre qu'il ne croyait ni à l'amour ni au mariage.
_ Comme tous les hommes jusqu'à ce qu'ils rencontrent la femme de leur vies.
_ Qu'est-ce que tu veux dire ? Que je devrais me marier sans amour avec un adepte des aventures d'un soir ?
_ Non. Mais ne le repousse pas trop vite non plus.
_ Sois gentille, demanda Sandy en se levant, ne parle à personne de cette demande en mariage insensée, d'accord ? Pour l'équipe et nos clients, je garde Isabelle afin d'aider un ami, OK ?
_ OK, répondit Michelle avec un sourire malicieux. Je te promets de n'en parler qu'à ta mère.

..... Michelle était au courant des efforts perpétuels de Marie Stedquest pour trouver un mari à Sandy.

_ Tu n'oserais pas ! protesta cette dernière en plissant les yeux.
_ Tu as raison : je n'oserais pas.
_ Je préfère.

..... Sandy tira sur le bas de son pull bleu lâche et lissa son pantalon noir. Puis elle prit une profonde inspiration et sortit de son petit bureau. Son c½ur se mit à battre un peu plus vite quand elle vit Tom dans la grande pièce colorée. Il lui parut encore plus beau que la veille. Il dégageait un incroyable virilité, que la poussette rose ornée de volants ridicules qu'il poussait autour de la pièce pour tenter de calmer son bébé sanglotant ne faisait qu'accentuer.
..... Un sourire soulagé se peignit sur son visage lorsqu'il remarqua Sandy.

_ Bonjour, dit-il.
_ Bonjour, répondit-elle.

..... Mal à l'aise, elle porta son attention sur Isabelle, qui criait comme une perdue. Elle battait de ses petites jambes maigres contre le bas brodé de sa robe en lin blanc et avait le visage rouge de colère.

_ Bonjours, Isabelle.

..... Le bébé se tut aussitôt et la regarda de ses yeux mouillés de larmes.

_ J'aime bien ta robe, Isabelle.

..... Elle enfonça son poing dans sa bouche.

_ C'est vrai que le poing fort d'Ella, c'était le shopping, déclara Tom. Isabelle a une garde-robe impressionnante.
_ Cette robe est très jolie, mais elle serait sûrement plus confortable à l'endroit.
_ Quoi ?
_ Elle porte devant derrière. Normalement, cette robe se boutonne dans le dos.
_ Ô punaise, fit-il avec un soupire de frustration. Imaginez tout ce que je fais de travers. J'ai des piles de livres sur les bébés, mais ils supposent un minimum de connaissances que je ne possède même pas.
_ Tous les nouveaux parents ont des choses à apprendre, affirma Sandy d'une voix rassurante.
_ Moi, j'ai tout à apprendre. Ces histoires de bébés sont un vrai mystère pour moi.
_ Vous vous débrouillez très bien.
_ Non, pas du tout. Isabelle est malheureuse, et je ne sais pas quoi faire pour la rendre heureuse.

..... Le pauvre, il semblait complètement perdu.

_ Je vais voir si je peux trouver des livres susceptibles de vous aider. Nous avons un cours de puériculture pour débutants qui commence dans deux semaines. Vous pourriez peut-être vous inscrire.
_ Isabelle a besoin d'une chose que je ne trouverai ni dans les livres ni en assistant à un cours : elle a besoin d'une mère. Vous n'auriez pas changé d'avis, par hasard ? demanda-t-il en la suppliant de ses yeux bruns qui plaidaient sa cause mieux que n'importe quel discours.
_ Désolée, mais non, répondit-elle en se forçant à s'arracher à son fascinant regard pour se tourner vers le bébé, qui suçait toujours son poing. On dirait qu'Isabelle a faim.
_ J'ai essayé de la nourrir ce matin, mais elle n'a accepté que quelques gorgées.
_ Il faut que tu manges, ma chérie, chantonna Sandy d'une voix douce.

..... Elle sortit le bébé de sa poussette. Isabelle se raidit et hurla tandis qu'elle la portait jusqu'à un fauteuil à bascule dans la zone des petits, où Michelle était en train de ranger des livres d'images.
..... Tom sortit un biberon du sac à langer accroché à une poignée de la poussette et le tendit à Sandy. Elle fit couler quelques gouttes de lait sur les lèvres du bébé sans cesser de lui parler. Très vite, Isabelle cessa de s'époumoner et sortit le bout de sa langue pour goûter ce qu'elle avait sur les lèvres. Sandy glissa la tétine dans sa bouche, et elle se mit à téter avidement.

_ Waouh ! s'émerveilla Tom. Vous faites des miracles.
_ Ce n'est pas un miracle, répondit-elle en haussant les épaules. J'ai un peu d'expérience, c'est tout.
_ Eh bien, les deux nounous que j'ai épuisées avaient beaucoup d'expérience, mais aucune n'a su s'y prendre avec Isabelle comme vous.
_ Sandy est extraordinaire avec les bébés à problèmes, affirma Michelle en se levant.
_ Je m'en rends compte. Elle se débrouille aussi pas mal non plus avec les papas à problèmes.
_ Vous vous êtes rencontrés ? demanda Sandy, le feu aux joues. Michelle, voici Tom Kaulitz. Michelle est la directrice adjointe du Centre.
_ Nous avons fait connaissance quand M. Kaulitz est arrivé, dit cette dernière.
_ Alors, que se passe-t-il au juste dans un centre de documentation pour parents ? demanda-t-il en regardant autour de lui.
_ Nous proposons un soutien aux parents en matière d'éducation, expliqua Michelle. Nous organisons des cours, nous donnons des informations et nous conseillons ceux qui le souhaitent. Nous proposons également des jeux éducatifs pour que les membres puissent emmener leurs enfants.
_ On dirait un Disneyland pour petits.
_ C'est Sandy qui a tout créé. La pièce est divisé en plusieurs sections. Les cours ont lieu ici, pour que les parents puissent surveiller leurs enfants qui jouent, poursuivit-elle en désignant deux rangées de chaises. Là, c'est le coin des bébés, ajouta-t-elle.

..... Elle montra une zone couverte d'épais tapis de sol et garnie de sièges en mousse et de jouets. Des dessins de visages et un miroir étaient fixés au mur juste au-dessus du sol. Il y avait également un coin pour les plus grands, avec une cuisine miniature en plastique, des poupées et des animaux en peluches ; une zone pour les activités physiques avec un camion à pédales, un petit toboggan et un établi en plastique ; une autre pour les activités artistiques, et un coin lecture confortable avec des tapis et de gros coussins en forme d'animaux.

_ Waouh ! répéta Tom en regardant Sandy, qui nourrissait une Isabelle incroyablement calme. Je devrais vous embaucher comme consultante en gestion de l'espace.

..... Il ne plaisantait qu'à moitié. L'endroit était propre, gai et confortablement organisé. Une peinture murale représentant un train faisait le tour de la pièce avec, à l'arrière-plan, le thème des différents espaces.

_ Qui a peint cette fresque ? s'enquit-il.
_ Sandy, annonça Michelle.
_ Mince alors ! fit-il, impressionné. Elle est vraiment très douée.

..... Michelle hocha la tête.

_ Et en plus, elle anime une émission de radio hebdomadaire, elle a commencé un programme d'aide aux mères célibataires et elle rédige un livre de cuisine diététique pour enfants.

..... Au grand amusement de Tom, Sandy s'empourpra.

_ Quelle femme accomplie ! commenta-t-il.
_ Elle a oublié de préciser que je pouvais me tenir sur la tête tout en me frottant le ventre, plaisanta Sandy.

..... Et en plus, elle avait le sens de l'humour, songea-t-il en riant. Il était plus que jamais décidé à la convaincre de devenir la mère d'Isabelle.

_ Il faut que j'y aille, annonça-t-il en consultant sa montre. Je vous suis infiniment reconnaissant de vous occuper d'Isabelle. D'ailleurs, je vous invite à dîner ce soir pour vous remercier.

..... L'invitation parut la surprendre.

_ Oh ! Euh... je... je...

..... Il se dirigea vers la porte vers la porte sans lui laisser le temps de refuser.

_ Bon, je file, lança-t-il. Encore mille mercis pour Isabelle.

..... Sur ce, il sortit avant qu'elle ait pu répondre.


Partie 2 :

..... Sandy ne vit pas passer la journée. Pendant qu'elle donnait un cours à de jeunes mères, puis un autre à des parents d'enfants de deux ans, Isabelle dormit dans sa poussette ou joua sur le grand tapis du sol multicolore du coin des petits et se regarda dans le miroir. Elle se fâchait chaque fois que Sandy la touchait mais, dès que la jeune femme la prenait sur ses genoux en lui parlant doucement, elle se calmait.
..... L'après-midi, pendant qu'Isabelle faisait une lingue sieste, Sandy reçut les parents d'un enfant de trois ans qui refusait de dormir dans son lit, puis ceux d'un petit garçon de quatre ans qui avait cessé d'être propre à l'arrivée de sa petite s½ur. En fin d'après-midi, après avoir nourri Isabelle, elle l'installa sur une couverture pour qu'elle joue avec un portique pour bébé tandis qu'elle rappelait une douzaine de personnes qui avaient laissé un message sur le répondeur du Centre.
..... Elle venait d'installer Isabelle dans un transat quand Brian, le mari de Michelle, entra.
..... Le visage de Michelle s'éclaira d'un sourire, et elle se hâta d'aller accueillir son mari, un homme aux joues colorées et aux cheveux auburn. Il la serra dans ses bras, l'embrassa et lui murmura à l'oreille quelque chose qui la fit rire.

_ On dirait des jeunes mariés, lança Sandy. Cela fait douze ans que vous êtes mariés, tout de même ! Quand allez-vous cesser ces mièvreries ?
_ Jamais, affirma Brian en souriant à Michelle. Nous nous conduirons encore comme des jeunes mariés quand nous aurons quatre-vingt ans.

..... Sandy sentit sa gorge se nouer. Elle était heureuse pour son amie, sincèrement, mais voir ces deux-là ensemble ne la rendait que plus consciente de ce qui manquait à sa vie, et cela lui faisait mal. Elle n'était pas du genre à s'appesantir sur ses problèmes. Cependant, l'émission de la veille avait réveillé ses craintes quant à son avenir. Le Prince charmant ferait bien de se dépêcher de se montrer, sinon elle finirait pas aller seul à son bal.
..... « Pas forcément, lui murmura une petit voix intérieure. Tu pourrais épouser Tom. »
..... Elle s'empressa de chasser cette idée. Elle voulait une union comme celle de Brian et Michelle, pas un mariage de convenance. Et puis, quitte à choisir la voie de la mère célibataire, autant le faire en célibataire dès le début.
..... La porte s'ouvrit brusquement, et Tom entra à son tour. À sa vue, elle se sentit soudain nerveuse.

_ Hé ! s'exclama Brian en levant les yeux. Vous êtes Tom Kaulitz, n'est ce pas ?
_ Oui.

..... Brian traversa la pièce en lui tendant la main.

_ Je suis Brian Guidry, fit-il. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais nous nous sommes déjà rencontrés il y a un an. Je travaille chez Stafford Accounting.

..... Tom lui serra la main.

_ Je m'en souviens, dit-il. Votre entreprise s'occupait de la comptabilité de Midmain Manufacturing.
_ Vous vous connaissez ? s'étonna Michelle en les regardant tour à tour.
_ Et comment ! répondit son mari. Cet homme a été l'idol de ma s½ur il y a des années de cela, et il a sauvé notre plus grand client de la faillite. C'est sans doute grâce à lui que j'ai encore un emploi.
_ Il exagère toujours comme cela ? demanda Tom à Michelle avec un sourire.
_ Je n'exagère pas, assura Brian. Il a complètement redressé la société.
_ Oui, et je marche sur les eaux, aussi, plaisant Tom.

..... Brian secoua la tête en souriant.

_ Il y a pas mal de gens qui pensent que vous êtes capable. Selon le magasine BusinessWeek, cet homme est l'un des plus grand experts en gestion de crise du pays.

..... Sandy se rendit compte qu'elle restait plantée là, à fixer Tom. Elle se détourna vivement et alla chercher la poussette d'Isabelle, qu'elle avait rengée dans un placard. La tête lui tournait. Elle savait bien que Tom avait été très connu à une époque, où toutes les filles rêvaient de lui et de ses collègues. Mais jusqu'ici ne s'en rappelait plus. De plus, Brian était expert-comptable, il travaillait dans un très gros cabinet du centre-ville et c'était l'un des êtres les plus sensés qu'elle connût. Le fait qu'il considère Tom comme une espèce de demi-dieu capable de faire des miracles la déconcertait... et l'impressionnait. Or elle ne voulait surtout pas être impressionné par Tom.

_ Alors, demanda Brian à ce dernier, qu'est ce qui vous amène ici ?
_ Je viens chercher mon bébé, que Sandy a eu la gentillesse de garder aujourd'hui.
_ Vous avez un bébé ?
_ Oui ?

..... Brian inclina la tête surpris.

_ Récemment un article vous présentait comme l'un des dix plus beaux partis de Berlin. Quand vous êtes-vous marié ?
_ Je... euh... je ne suis pas marié.

..... Du coin de l'½il, Sandy vit Tom se balancer d'un pied sur l'autre, mal à l'aise.

_ Le bébé... commença-t-il. Enfin, c'est une longue histoire.
_ Je te raconterai plus tard, dit Michelle à son mari.

..... Sandy déplia la poussette et s'approcha du transat du bébé. Elle sentit plus qu'elle ne vit Tom traverser la pièce pour la rejoindre. Elle avait l'impression que, à mesure qu'il se rapprochait, l'air se réchauffait. Elle concentra son attention sur Isabelle.
..... Dès qu'elle la détacha de son siège et la prit, la petite fille se mit à hurler. Tom fit une grimace.

_ J'espère qu'elle n'a pas été comme ça toute la journée, s'inquiéta-t-il.
_ Non. En fait, elle a plutôt été tranquille. Elle pleure quand on s'occupe d'elle, mais elle se calme assez facilement.

..... Elle lui tendit le bébé, qui se raidit et agita les bras quand il le prit avec précaution. Le silence ne dura que le temps qu'Isabelle inspire profondément, puis elle poussa un cri déchirant.

_ Là, ma chérie, dit Tom en lui tapotant le dos, ça va aller. Je ne vais pas te faire de mal.

..... Ses paroles ne firent rien pour rassurer sa fille, qui se débattait comme si sa vie en dépendait.

_ Que dois-je faire ? demanda-t-il à Sandy avec un regard implorant.
_ Continuez, à lui parler, lui conseilla-t-elle. Tenez-la fermement, mais avec douceur. Vous faites exactement ce qu'il faut.
_ À la voir, on dirait pas.
_ Il faut seulement qu'elle s'habitue à vous.

..... Il installa Isabelle dans la poussette.

_ Voilà, Izzy. Tu vois ? lui dit-il en levant les deux mains. Je ne te touches plus.

..... Elle cria un peu moins fort.

_ Sois gentille avec ton papa, d'accord ? lui demanda Sandy en se penchant vers elle.

..... Au son de sa voix, la petite fille se calma et émit un son entre le hoquet et le rot. Sandy lui sourit et lui tendit un trousseau de grosses clés en plastique qu'elle avait trouvé dans le sac à langer.

_ Regarde, Isabelle. Elles sont belles, tu ne trouves pas ?

..... Le bébé émit un petit murmure satisfait et fourra la grosse clé bleue dans sa bouche.

_ Ca alors, fit Tom. On peut dire que vous savez vous y prendre avec elle.
_ Méfiez-vous, intervint Brian. Si Sandy est capable de charmer un bébé comme ça, je ne vous dis pas ce qu'elle fera de vous.
_ Je suis déjà sous le charme, assura Tom avec un sourire en coin.

..... Le c½ur de Sandy, ce traître, tressauta dans sa poitrine. Elle se redressa et s'éloigna de sa poussette.

_ Je vais chercher ses affaires, dit-elle, et elle sera prête à partir.
_ Parfait. Et vous, vous êtes prêtes ?
_ Moi ? fit-elle.
_ Oui. Je vous emmènes dîner, vous vous souvenez ?

..... Elle ouvrit la bouche pour protester.

_ Pour vous remercier d'avoir garder Isabelle, s'empressa-t-il d'ajouter.

..... Un pointe d'inquiétude la traversa.

_ Ce n'est pas nécessaire, assura-t-elle. Ce fut un plaisir de l'avoir avec moi. D'ailleurs, il faut encore que je ferme le Centre.
_ Brian et moi allons nous en charger, proposa Michelle. Les parents de Brian s'occupent des enfants ce soir, alors nous sommes libres.

..... Sandy se creusa les méninges pour trouver une bonne raison de décliner l'invitation de Tom.

_ J'ai encore des choses à faire, dit-elle. Du travail administratif...
_ Rien qui ne puisse attendre demain, affirma Michelle.

..... Sandy lui jeta un regard noir, que son amie ignora.

_ Allez, reprit-elle sur le ton de la plaisanterie, tu ne vas quand même pas rater une soirée avec l'un des plus beaux partis de Berlin.

..... Si justement. Son instinct lui dictait de refuser. Tom était précisément le genre d'homme qu'elle s'était juré d'éviter, or il l'attirait indéniablement. Il fallait vraiment qu'elle garde ses distances.

_ J'espérais que vous pourriez me donner d'autres conseils pour calmer Isabelle, ajouta Tom.
_ C'est sûr que Sandy est la mieux placée, déclara Brian.

..... Quel mal cela pourrait-il faire, au fond ? Ce n'était pas comme s'il s'agissait d'un rendez-vous amoureux. Il l'invitait à dîner simplement pour la remercier. Et puis, elle n'avait pas de projets grisants pour ce soir : elle comptait simplement se réchauffer un plat allégé au micro-onde.

_ D'accord, finit-elle pas dire, avant que la petite voix de sa conscience ne puisse l'en empêcher. Je prend mon sac et j'arrive.


# Posté le vendredi 25 janvier 2008 12:52

Modifié le samedi 31 mai 2008 11:46

xXx-11-xXx


Tom jeta un coup d'½il dans le rétroviseur pour s'assurer que la Coccinelle Volkswagen jaune de Sandy le suivait toujours. Elle avait insisté pour prendre sa voiture, comme si elle ne lui faisait pas confiance pour la raccompagner au Centre après le dîner.
Peut-être n'avait-elle pas tort, d'ailleurs. Isabelle n'avait pas cessé de pleurer depuis qu'il l'avait installée dans son siège auto. Au point où il en était, kidnapper Sandy semblait presque une bonne idée.

_ Là, Izzy... lança-t-il par-dessus son épaule. Sandy nous suit toujours.

Et il comptait bien trouver un moyen de la garder auprès d'eux. Cet après-midi là, il avait fait passer un entretien téléphonique à deux nounous, et l'expérience avait été tout sauf encourageante. Les deux femmes lui avaient posé une foule de questions sur le salaire et les conditions de travail, et très peu sur le bébé. L'une avait refusé tout net de signer un contrat à long terme tandis que l'autre avait exigé une période d'essai de quatre-vingt-dix jours avant de s'engager. Or il ne pouvait permettre de faire subir une période d'essai à Isabelle. Elle avait besoin de quelqu'un à titre définitif, et le plus vite possible. Car une chose était sûre : lui était incapable de s'occuper d'elle convenablement.
Il la regarda dans son rétroviseur, et son c½ur se serra à la vue de son petit visage désespéré. Il voulait être un bon père. Hélas, il ne connaissait rien aux bébés !
En fait, il ne connaissait pas grand-chose non plus à la paternité. Après le divorce de ses parents, il n'avait vu son père que deux fois par an, et c'était une belle-mère ou une autre qui s'était occupée de lui à contrec½ur tandis que son père travaillait seize heures par jour. Un souvenir lui revint en mémoire. Il avait sept ans. Son père l'avait ramené à l'aéroport de Berlin à la fin d'un week-end d'été qu'il avait passé chez lui avec son frère. C'était la première fois qu'il le revoyait depuis que ses parents s'étaient séparés et que son père s'était installé à Berlin. Bill avait remarqué qu'il avait retenu ses larmes tandis que leur père les raccompagnaient à la porte mais, quand l'hôtesse de l'air leur avait mis l'insigne « Mineur non accompagné » autour du cou de chacun, il avait craqué.

_ Je veux rester, papa, avait-il supplié en se cramponnant à son père.
_ Impossible, mon grand. Ta mère t'attend à Loitsche.

Tom s'était agrippé à son père de toutes ses forces, dans l'espoir qu'il lui tapoterait le dos ou lui passerait la main dans les cheveux. Il en rêvait. Au lieu de quoi, son père s'était écarté, avait pris ses distances.
Il prenait toujours ses distances.
Tom avait fait tout son possible pour cesser de pleurer. Son père le lui disait bien : les garçons ne pleuraient pas. Alors, peut-être que s'il ne pleurait pas, son père aurait envie d'être avec lui.

_ Tu pourrais venir avec moi, nous, avait supplié Tom. Tu pourrais revenir pour qu'on redevienne une vraie famille.

Son père s'était détourné, mais il eu le temps de lire dans son regard une tristesse et une solitude aussi grandes que celles qu'il ressentait, lui et son frère.

_ Désolé, mon garçon, mais ça n'arrivera pas, avait-il répondu.
_ Pourquoi ?
_ Parce que c'est comme ça.

Son père avait souri, mais d'un air toujours triste.

_ Allez, mes grands garçons, On se voit à Noël.



La mâchoire crispée de Tom lui faisait mal quand il se gara sur le parking du restaurant Masoletto. Il se rendit compte qu'il serrait les dents depuis plusieurs minutes. Il voulait être un meilleur père pour Isabelle que le sien n'avait été pour lui. Il voulait tenir une place plus importante dans sa vie, il voulait qu'elle soit sûre qu'il tenait à elle. Mais il ne savait pas comment s'y prendre pour lui offrir la chaleur et l'affection donc elle manquait. Elle avait besoin d'une personne qui sache ce qu'il fallait faire.
En un mot, elle avait besoin de Sandy. Il ne lui restait donc plus qu'à trouver un moyen de convaincre la jeune femme qu'elle avait besoin d'Isabelle.
Elle se gara à côté de lui. Il était encore en train de détacher sa ceinture de sécurité lorsqu'elle s'approcha de sa voiture.

_ Coucou, ma chérie, dit-elle au bébé hurlant. Qu'est ce qui te mets dans cet état ?
_ Le fait que son père soit nul, marmonna Tom en détachant la coque du siège auto et en la soulevant avec Isabelle dedans.
_ Je crois surtout qu'elle est malheureuse d'avoir perdu sa tétine, rectifia Sandy en souriant.

Elle se pencha sur la banquette arrière. Son large pantalon noir se tendit sur ses fesses, dont il révéla la forme étonnamment attrayante. Pour autant qu'il pouvait en juger, elle avait une très belle silhouette. Alors, pourquoi la dissimulait-elle sous ces vêtements trop grands ?

_ Le voilà, annonça-t-elle en remettant la tétine dans la bouche d' Isabelle, qui cessa de pleurer comme par magie.

Comment une même personne pouvait-elle avoir un effet aussi apaisant sur sa fille et aussi stimulant sur lui ? se demanda-t-il.

_ Pourquoi n'y ai-je pas pensé ? dit-il.
_ Parce que vous êtes encore en train d'apprendre.
_ Eh bien, je suis heureux de vous avoir comme professeur particulier. Il faut que nous arrivions à la convaincre de rester définitivement, pas vrai, Isabelle ?
_ Je vous l'ai dit, ce n'est que provisoire, protesta aussitôt Sandy, une lueur de méfiance dans le regard.





Un petit homme trapu au fort accent italien et au gros nez salua Tom tout en tenant la porte à Sandy, qui entrait dans le petit restaurant à la lumière tamisée.

_ Bonsoir, monsieur Kaulitz. Bienvenue.

Tom présenta Sandy à Antonio Masoletto, le maître des lieux. Il sourit quand ce dernier s'inclina pour saluer Sandy et que la grosse chaîne en or qu'il portait autour du cou se balançait en avant. Quoique natif de Berlin, le patron du restaurant se conduisait comme s'il arrivait tout juste de Sicile.
Le restaurant lui-même semblait avoir été apporté tel quel d' Italie. Ses trois petites salles à manger aux murs jaune et ocre avaient des poutres apparentes et un sol d'ardoises. Le décor rustique contrastait avec la finesse du linge de table, les bougies et l'élégance du service.

_ Je vois que vous avez amené non pas une, mais deux charmantes dames, fit le patron en désignant la coque rose que portait Tom. Et la petite est aussi bellissima que sa maman.
_ Oh ! Je ne suis pas sa mère, s'empressa de préciser Sandy.
_ Ah, bon ?
_ Non. C'est le bébé de Tom.

Masoletto fronça les sourcils, l'air consterné. Tom songea trop tard qu'il aurait peut-être dû choisir un autre restaurant. Il invitait souvent ses petites amies ici et, si Masoletto lui lançait alors des clins d' oeils complices en douce, il semblait nettement mois apprécier son statut de père célibataire.

_ Je ne savais pas que vous aviez un bébé, dit-il d'un ton sérieux.
_ Je n'en n'ai la garde que depuis très peu de temps.

Le restaurateur le regardait d'un air interrogateur, mais Tom n'avait aucune envie de s'expliquer.

_ Comment vont les affaires de votre frère ? demanda-t-il.
_ Merveilleusement ! s'exclama Masoletto, de nouveau souriant. Grâce à vous. Il vous en est très reconnaissant. Cet homme est formidable, ajouta-t-il à l'adresse de Sandy. Il a sauvé la boulangerie de mon frère de la faillite.
_ C'est vrai ?
_ Oui, et il n'a pas voulu un centime.
_ Je ne pouvais pas laisser ma boulangerie favorite fermer. Je suis complètement accro aux biscotti de votre frère. Notre table est prête ?
_ Bien sûr. Suivez-moi.

Le patron les conduisit à une table au fond de la salle à manger.

_ Alberto arrive tout de suite. Passez une bonne soirée.

Tom posa la coque entre Sandy et lui, et elle se mit à la balancer en la tenant pas la poignée. Isabelle continuait à téter vigoureusement.

_ M. Masoletto a une très haute opinion de vous, remarqua Sandy.

Tom haussa les épaules.

_ Son frère est un remarquable boulanger qui avait seulement besoin de quelques notions de gestion.
_ Comment avez-vous fait sa connaissance ?

Tom déplia sa serviette et la posa sur ses genoux.

_ J'ai organisé quelques séminaires pour aider de petites entreprises.
_ Gratuitement ?
_ Oui. La situation des petites entreprises est souvent difficiles.
_ C'est vraiment gentil de votre part.
_ L'entreprise du bâtiment de mon père a coulé quand j'étais petit. Je sais quel effet cela peut avoir sur une famille.
_ Ca a dû être dur, murmura-t-elle tandis que son regard s'adoucissait.

Tom fut soulagé de voir le serveur arriver pour prendre leur commande. Quelle mouche l'avait piqué de raconter cela à Sandy ? Il fallait qu'il en apprenne plus sur elle, pas qu'il lui déballe sa vie.
Il regarda Isabelle, étonnamment calme depuis leur entrée dans le restaurant.

_ Elle dort ! constata-t-il émerveillé. Comment êtes-vous arrivée à ce miracle ?
_ Je l'ai bercée.

Elle sourit. La lueur de la bougie jouait sur son visage. Elle avait de très beaux yeux, songea-t-il. Gris-bleu, bordés de longs cils, un peu écartés. D'ailleurs, elle avait aussi de très belles lèvres, bien dessinées, pulpeuses. Des lèvres qui semblaient faites pour être embrassées.

_ Comment votre famille et vos amis ont-ils réagi à votre soudaine paternité ? s'enquit-elle.
_ Mes amis ne sont pas très nombreux a être au courant, pour Isabelle.
_ Ah... Pourquoi ?
_ J'ai été assez occupé. Entre le travail et Isabelle, je n'ai pas vraiment eu le temps de les voir.
_ Et vos parents ?
_ Ils ne sont pas encore au courant non plus, avoua-t-il avec une pointe de culpabilité. Je préfère attendre d'avoir réglé le problème de la garde avant de leur annoncer qu'ils sont grands-parents.
_ Vous avez peur qu'ils le prennent mal ?
_ Non. Je veux seulement atténuer le choc.
_ Comment pensez-vous qu'ils vont réagir ?
_ Ma mère sera ravie. Elle me harcèle depuis des années pour que je me marie et que je lui donne des petit-enfants.
_ On dirait ma mère, commenta-t-elle en souriant.

Voilà une information qui pourrait lui servir, songea Tom. Avant qu'il puisse creuser la question, le serveur revint avec une bouteille de vin et les servit.

_ Et votre père ? s'enquit Sandy.

Le c½ur de Tom se serra, comme toujours quand il pensait à son père.

_ Je crois que cela ne lui fera pas beaucoup d'effet.
_ Ah, bon ? Pourquoi ?

Il haussa les épaules.

_ Après le divorce de mes parents, il n'a pas joué un grand rôle dans ma vie.

De nouveau le regard de Sandy se chargea de chaleur et de sympathie.

_ Vous avez dû en souffrir.

Tom but une gorgée de vin en se demandant pourquoi il lui avait révélé tout cela. Les femmes voulaient toujours qu'il leur parle de son enfance, de ses parents, de ce qu'il ressentait. D'ordinaire, il fuyait ces sujets comme la peste. Comment Sandy s'y prenait-elle pour lui faire vider ainsi son sac ?
Ce devait être à cause de cette folle histoire de bébé.

_ Et maintenant, vous le voyez souvent ? reprit-elle.
_ Non. Nous nous téléphonons de temps en temps.
_ Et votre mère ?
_ Nous nous appelons assez régulièrement, ou nous nous envoyons des e-mails. En général, nous nous voyons pendant les fêtes.

Il était grand temps de changer de sujet, décida-t-il en posant son verre.

_ À vous, dit-il tandis qu'Alberto leur apportait leur salade César. Parlez-moi de votre famille.
_ Elle est très nombreuses. J'ai une foule d'oncles, de tantes et de cousins qui habitent ici et un frère aîné. Il est marié et a des jumeaux de quatre ans.

Le c½ur de Tom se serra quand il entendit le mot « jumeaux ».

_ Mon père a pris sa retraite il y a quelques mois ; il était procureur adjoint. Et maman vient de monter une société de traiteur. Elle a été mère au foyer toute sa vie. Quand elle a monté son entreprise, tout le monde a cru que c'était une lubie, qu'elle n'y arriverait jamais. En fait, ça marche du tonnerre.
_ Donc, vous êtes née à Berlin ?
_ Oui. Mes parents vivent encore dans la maison où j'ai passé mon enfance, répondit-elle en piquant une feuille de salade du bout de sa fourchette.
_ Ils sont toujours mariés ?
_ Oui. Ils ont fêté leur trente-sept ans de mariage le mois dernier.
_ C'est difficile d'imaginer une relation aussi solide.
_ Ma famille prend le mariage très au sérieux, dit-elle d'un air entendu.

Il ne mordit pas à l'hameçon.

_ Vous avez dit que votre mère avait envie que vous vous mariiez à votre tour.

Elle hocha la tête tristement.

_ Elle me tanne pour que je sorte, que je rencontre des gens. Elle n'arrêt pas de jouer les entremetteuses. Elle estime même que j'aurais dû laisser l'auditeur qui a mordu son enfant me présenter son ami.
_ Vous plaisantez ? s'exclama-t-il, amusé.
_ Si seulement...
_ Alors, comment se fait-il que vous ne soyez pas encore mariée ? Une femme séduisante comme vous ne doit pas manquez d'occasions.

Le serveur apporta un plat au parfum divin qu'il posa devant Sandy.

_ Je n'ai pas encore rencontré l'homme de ma vie, expliqua-t-elle.
_ Vous ne vous en êtes jamais approchée ?
_ Je l'ai cru, une ou deux fois.
_ Et que s'est-il passé ?
_ Je me suis rendu compte que je m'étais trompée.

C'était une réponse plutôt vague, mais manifestement elle n'en dirait pas plus.

_ Et vous ? demanda-t-elle. Avez-vous déjà failli renoncer à votre célibat ?
_ Pas jusqu'à hier, répondit-il avec un sourire narquois.

Elle leva les yeux au ciel. Puis la conversation se porta sur la lecture et le cinéma. Tom fut surpris de découvrir tout ce qu'ils avaient en commun et de passer une aussi bonne soirée. Quand le serveur apporta le dessert et le café, il avait tout bonnement oublié pourquoi il avait invité Sandy à dîner.
Il riait quand il vit son visage se figer. Elle regardait fixement l'autre bout de la salle.

_ Oh, non ! gémit Sandy.
_ Que se passe-t-il ? demanda Tom.
_ Mes parents viennent d'entrer.

Ce n'était pourtant pas les restaurants qui manquaient, à Berlin. Pourquoi fallait-il qu'ils aient choisi justement celui-ci ?
Tom se tourna vers la porte.

_ Ne les dévisagez pas, siffla-t-elle entre ses dents.
_ Pourquoi ?
_ S'ils me voient, ils vont venir à notre table.
_ Et alors ?
_ Vous ne savez pas ce qui vous attend.

Elle appuya le coude sur la table pour poser sa tête dans sa main en s'efforçant de cacher son visage.

_ Qu'est ce qui m'attend ?
_ Eh bien, ma mère va vous soumettre à un véritable interrogatoire.
_ Je n'ai rien à cacher, fit-il en haussant les épaules.
_ Vous ne comprenez pas. Ma mère est la femme la plus gentille du monde mais, quand il s'agit de sa fille, on dirait le Grand Inquisiteur. Elle voudra savoir comment nous nous sommes rencontrés, pourquoi vous avez un bébé, pourquoi nous dînons ensemble...
_ Je saurais faire face.
_ Vous ne comprenez pas. Elle cherchera à en faire quelque chose.
_ À faire quelque chose de moi ?
_ Du fait que nous dînions ensemble. Elle croira à un rendez-vous amoureux.
_ Serait-ce si terrible ?
_ Oui. Si je la détrompe, elle voudra savoir pourquoi ce n'en est pas un. Et ensuite, elle me harcèlera pendant des mois pour savoir où vous êtes, ce que vous faites, ce qui s'est passé entre nous et pourquoi je ne sors pas avec vous.
_ Excellent ! Cela pourrait jouer en ma faveur.
_ Ravie que cela vous amuse, dit-elle en posant sa serviette et en se levant. Je vais me repoudrer le nez. Avec un peu de chance, ils auront une table dans une autre salle, et nous pourrons partir sans nous faire prendre.

Tom se leva à son tour.

_ Attendez un instant.
_ Pourquoi ?
_ Pour ça.

Avant qu'elle ait compris ce qui se passait, il l'avait prise dans ses bras et dévorait ses lèvres d'un baiser possessif.

# Posté le mercredi 06 février 2008 10:27

Modifié le samedi 31 mai 2008 11:45

_ Chapitre 12 _




_ Regarde, Robert, c'est Sandy ! s'exclama Marie Stedquest. Et elle est avec un homme.

Robert Stedquest jeta un coup d'½il par-dessus les boucles blondes de sa femme. En effet, c'était bien sa fille qui se levait. Son c½ur s'emplit de tendresse.

_ Je me demande qui est cet homme, reprit Marie.
_ Aucune idée.

En tout cas, il était grand et bien habillé. Même à cette distance, on voyait que son costume était bien coupé. Robert le regarda se lever à son tour.

_ Bonsoir, dit l'homme brun chargé de l'accueil.
_ Bonsoir, répondit Robert. Nous avons réservé, au nom de Stedquest.

À côté de lui, Marie poussa un petit cri et lui donna un coup de coude.

_ Ca alors ! murmura-t-elle. Ils s'embrassent.

Robert se tourna vers sa fille et son compagnon. En effet, ils étaient dans les bras l'un de l'autre.

_ Allons voir qui c'est, décida Marie en l'entraînant par le bras.

Robert avait toujours été très proche de Sandy, et il était absolument sûr qu'elle n'avait aucune envie d'être dérangée par ses parents.

_ Pas tout de suite, Marie. Je crois que nous devrions les laisser...

Mais Marie traversait déjà la salle au pas de charge. Robert fut bien forcé de la suivre. Il avait d'ailleurs l'impression qu'il lui arrivait de plus en plus souvent de suivre sa femme dans des endroits où il n'avait pas envie d'aller.
Ils atteignirent la table au moment où Sandy et son ami interrompaient leur baiser.

_ Sandy, ma chérie ! s'exclama Marie.

Leur fille se tourna vers eux, le regard brouillé, les joues roses. Robert était aussi gêné qu'elle semblait l'être.

_ Quelle surprise ! fit Marie joyeusement. Je ne savais pas que tu sortais ce soir.

Sandy rougit jusqu'aux oreilles. Elle se racla la gorge.

_ Maman, papa, je vous présent Tom Kaulitz. Tom, mes parents, Robert et Marie Stedquest.
_ Ravi de faire votre connaissance, dit Robert en lui tendant la main.

Tom la serra fermement. Un bon point, songea Robert. Rien qu'à la façon dont un homme vous serrait la main, on savait déjà à qui l'on avait affaire. C'avait été le cas avec ce Peter que Sandy avait fréquenté deux ans plus tôt : Robert avait deviné à sa poigné de main molle et moite qu'il ne donnerait rien de bon. Et, en effet, ce minable avait brisé le c½ur de sa fille adorée. Il l'avait quittée pour une autre femme, le crétin –et Robert devinait que l'histoire était encore plus scabreuses que Sandy ne le disait.
À l'époque, Robert avait entré le nom de Peter dans le fichier informatique du bureau pour savoir s'il faisait l'objet d'une procédure en cours ou au moins de contraventions, dans l'espoir de pouvoir l'ennuyer. Hélas, il n'avait rien trouvé.
Peu importait l'âge de Sandy ! À ses yeux, c'était toujours sa petite fille, et il éprouvait à son égard un fort instinct de protection.
Tom serra ensuite la main de Marie, à qui il adressa un sourire de star. Sous le charme, elle lui sourit à son tour.

_ Je suis très heureux de faire votre connaissance madame. Sandy m'a beaucoup parlé de vous.
_ C'est vrai ? s'étonna Marie en portant la main à sa poitrine.

Tom confirma d'un hochement de tête.

_ Elle m'a dit que vous étiez à la tête d'une affaire de traiteur florissante.
_ J'avoue que cela a démarré bien mieux que je n'aurais osé l'espérer, répondit Marie modestement.

Cela avait démarré en trombe, oui, songea Robert avec amertume. Désormais, le travail de Marie régissait leur vie. Elle ne parlait plus que de cela, ne s'intéressait plus qu'à cela. Organiser mariages, anniversaires et autres réceptions lui prenait tant de temps qu'elle n'en avait plus pour lui. Elle ne serait d'ailleurs pas sorite avec lui ce soir si elle n'en avait pas eu besoin pour effectuer des « recherches » pour son entreprise.

_ Qu'est ce que vous faites là, tous les deux ? demanda Sandy.
_ On m'a commandé des antipasti pour un dîner le mois prochain. J'ai entendu dire qu'on en faisait de délicieux chez Masoletto, alors j'ai décidé de venir ici et d'en commander pour savoir ce qu'ils avaient de si extraordinaire.

Un petit cri se fit entendre de sous la table, aux pieds de Marie. Robert se pencha pour regarder. Marie en fit autant.

_ Oh ! s'exclama-t-elle. Mais... mais c'est un bébé !

En effet, un petit paquet rose reposait dans une de ces coques donc on se sert pour transporter les bébés, à côté de la chaise de Sandy. Celle-ci se baissa, prit la tétine sur la couverture et le remit doucement dans la bouche du bébé.
Marie pressa les deux mains sur son c½ur.

_ Qu'il est mignon !

Il n'était pas mignon du tout, estima Robert, il était pathétique. Les bébés mignons ressemblaient à des chérubins aux joues rebondies, alors que celui-ci avait l'air d'un vieil homme édenté. Il avait le visage tout rouge et les bras et les jambes maigrichons.
Mais, apparemment, les femmes ne voyaient pas les enfants du même ½il que les hommes, car Sandy semblait elle aussi en adoration devant le bébé.

_ C'est une fille, dit-elle. Elle s'appelle Isabelle. Elle est belle non ?
_ Elle est adorable, confirma Marie.

Sandy semblait fondre littéralement devant la petite fille. S'il y avait une femme faite pour la maternité, songea Robert, c'était bien elle. Il ne connaissait personne qui aimât les enfants autant qu'elle.

_ Tu la gardes pour les clients ? s'enquit Marie.
_ Eh bien...
_ En fait, intervint Tom, Isabelle est ma fille.
_ Vous êtes marié ? demanda Marie de la voix horrifiée qu'elle réservait d'ordinaire aux catastrophes naturelles.

Tom se racla la gorge.

_ Hum... non.
_ Divorcé ?
_ Non.
_ Où est la mère de l'enfant ? demanda Marie en avançant un peu le menton, comme toujours quand elle recherchait une information.
_ Elle est morte, malheureusement.
_ Quelle horreur ! s'exclama-t-elle alors que la sympathie agrandissait ses yeux bleus. C'est vraiment terrible. Pauvre bébé ! Et quel malheur pour vous, qui vous vous retrouvez veuf avec un petit enfant !
_ Euh... je ne suis pas veuf. Sa mère et moi... enfin, nous n'étions pas mariés.

Robert plissa les yeux. Il n'avait pas une très bonne opinion des hommes qui ne faisaient leur devoir.
Il jeta un coup d'½il à Marie. L'espace d'un instant, elle resta muette de stupeur. Cela n'allait pas durer...

_ Eh bien, je ne doute pas que vous ayez tout de même du chagrin, dit-elle en effet, quand elle fut remise de sa surprise.

C'était l'une des choses qu'il aimait chez elle : elle était toujours prête à accorder le bénéfice du doute aux gens, elle ne les jugeait pas. En fait, c'était probablement l'une des femmes les plus indulgentes qu'il eût jamais connues. C'était l'une des raisons pour lesquelles il était tombé amoureux d'elle.
Ce qui ne manquait pas d'ironie. Car, en tant que procureur, il passait son temps à tenter d'écarter des jurys les gens comme sa femme.
Lorsqu'il était procureur, rectifia-t-il tristement. Avant sa mise en retraite forcée.

_ À vrai dire, expliqua Tom, la situation est un peu inhabituelle. La mère du bébé habitait Hamburg et nous... euh... dit-il en se balançant d'un pied sur l'autre, visiblement mal à l'aise. Enfin, nous n'étions plus ensemble depuis un moment.
_ Un moment ? répéta Marie en fronçant les sourcils.

Il hocha les tête.

_ Nous ne nous étions pas parlés depuis plus d'un an. Je n'ai appris qu'elle avait un bébé que lorsque la police m'a appelé, il y a une quinzaine de jours, pour m'annoncer qu'elle était morte dans un accident de voiture.
_ Ô mon dieu ! fit Marie dans un souffle. Quel choc cela a dû vous faire !
_ En effet, confirma-t-il avec un sourire grave.

Robert le comprenait. À une époque de sa vie, avant Marie, il aurait bien pu se retrouver lui-même dans cette situation.
Au moins, Tom avait assumé es responsabilités quand il avait appris qu'il avait un enfant.
À voir l'expression de Marie, elle était en train de réfléchir. Robert savait même précisément ce qu'elle pensait. Il aurait pu prédire ce qu'elle allait dire. Et, effectivement...

_ Alors... vous êtes libre ? conclut-elle.
_ Oui, madame.

Le visage de Marie s'éclaira. Elle regarda tour à tour Tom et Sandy.

_ Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Tom jeta un coup d'½il à Sandy. Celle-ci ouvrit la bouche pour répondre, mais il fut plus rapide.

_ Nous nous sommes rencontrés sur Internet, il y a quelques mois.
_ Quoi ? s'exclama Sandy.
_ Allez, ma chérie... on peut bien leur dire.

Il lui passa la main dans le dos, geste qui, au lieu de l'apaiser, sembla la surprendre.

_ Je n'arrête pas de lui répéter qu'il n'y a rien de mal à faire des rencontres en ligne, que c'est même un excellent moyen pour les célibataires d'élargir leur cercle d'amis, mais elle est un peu traditionnelle, expliqua-t-il.
_ Ca, oui, confirma aussitôt Marie, Sandy est parfois vieux jeu, mais les filles traditionnelles ont beaucoup à offrir.

Tom passa un bras autour des épaules de Sandy. Elle leva vers lui des grands yeux comme des soucoupes.

_ En effet. Sandy m'a donné beaucoup de conseils pour m'occuper d'Isabelle. Elle la garde en attendant que je trouve une nounou.
_ C'est vrai ? s'étonna Marie. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? demanda-t-elle à sa fille d'un ton de reproche. Nous nous parlons presque tous les jours, et tu ne m'en as pas soufflé un mot !
_ Je... Nous... nous ne... finit par prononcer Sandy d'une voix rauque.
_ Nous avons correspondu plusieurs mois sur Internet, mais nous ne nous sommes vus pour la première fois qu'il y a quelques jours, intervint Tom. Sandy préférait sans doute s'assurer que je ne ressemblais pas à un gnome avant de vous parler de moi. Pour ma part, ajouta-t-il en souriant à Sandy, je savais par notre correspondance qu'elle était belle à l'intérieur, mais je ne me doutais absolument pas qu'elle était aussi belle à l'estérieur.

Marie rayonnait littéralement.
Le patron du restaurant s'approcha d'eux et se pencha sur Robert.

_ Votre table est prête dans la salle voisine, annonça-t-il.
_ Vous ne voulez pas vous joindre à nous ? proposa Tom en désignant leur propre table, sur laquelle étaient posées deux tasses de café, un part de gâteau au chocolat et une glace en train de fondre. Je suis sûr qu'Alberto nous trouvera deux chaises de plus.

Marie semblait sur le point d'accepter.

_ Non, merci, s'empressa de répondre Robert. Vous avez presque fini, alors que nous venons d'arriver.
_ M...mais... bredouilla sa femme.

Robert lui adressa un regard d'avertissement et serra à nouveau la main de Tom.

_ J'ai été ravi de faire votre connaissance, assura-t-il.
_ Tout le plaisir était pour moi. J'espère avoir bientôt l'occasion de vous revoir.
_ Il faudra que vous veniez dîner à la maison avec Sandy, proposa Marie.
_ Très volontiers.
_ Formidable ! Pourquoi pas cette semaine ?
_ J'ai appris aujourd'hui que je devais m'absenter mercredi pour une réunion de travail.
_ Eh bien, disons samedi.
_ Avec plaisir, répondit-il en hochant la tête.
_ Parfait ! Je m'organiserai avec Sandy ; elle vous précisera les détails.
_ Très bien.
_ Je suis vraiment enchantée d'avoir fait votre connaissance. Au revoir, conclut-elle. Très bonne fin de soirée à vous deux.

Elle embrassa sa fille sur la joue, puis Robert et elle allèrent prendre leur place à leur table dans la salle voisine.

_ Tu te rends compte ? fit-elle. Elle ne m'en avait pas dit un seul mot ! Je me demande bien pourquoi.
_ Les jeunes gens ne consultent pas systématiquement leurs parents au sujet de leur vie sentimentale, commenta-t-il en ouvrant le menu.
_ Cela ne lui ressemble pas, de me cacher des choses.

Robert sentit la culpabilité lui nouer l'estomac. Lui aussi cachait quelque chose à Marie.

_ Je suis un peu vexée qu'elle se soit montrée aussi secrète, ajouta-t-elle en dépliant sa serviette sur ses genoux.

Si le petit secret de Sandy la chagrinait, il n'osait pas imaginer comme elle réagirait en apprenant le sien.

_ Peut-être n'avait-elle pas très envie que tu t'en mêles...
_ Je ne l'aurais pas fait !

Bien sûr, songea-t-il en souriant et en s'absorbant dans la lecture de la carte.

_ Tu trouves que je me mêle de ce qui ne me regarde pas ?
_ Parfois.
_ Cela part d'une bonne intention. J'ai envie de voir ceux que j'aime heureux.
_ Je le sais bien.
_ Quelquefois, je ne sais pas quoi faire pour qu'ils le soient, reconnut-elle avec une note de tristesse dans la voix. Surtout avec toi. Et surtout au lit, conclut-elle dans un murmure.

L'estomac de Robert se noua de plus belle.

_ Bon sang, Marie ! Ne parlons pas de cela ici.
_ C'est parce que je suis trop grosse ? Je sais bien que j'ai pris quelques kilos ces dernières années...

Il se sentait dans la peau d'un parfais crétin.

_ Tu n'es pas du tout grosse, Marie. Tu es très belle.
_ C'est ce que tu me répète sans arrêt.
_ Parce que c'est la vérité.

Au bout de trente-sept ans de mariage, il s'étonnait encore qu'elle n'ait absolument pas conscience de sa beauté. Il ne comprenait absolument pas qu'elle puisse se regarder tous les jours dans la glace et ne pas s'en rendre compte. Il aimait son corps voluptueux. Il aimait son goût et son parfum. Il la trouvait magnifique.

_ Je vieillis, je le sais bien. Je me demande si je ne devrais pas essayer le Botox.
_ Au nom du Ciel, Marie ! Tu n'en as pas besoin.
_ J'ai entendu dire que cela pouvait considérablement embellir les femmes.
_ Oui, si on aime les visages gonflés et figés.
_ J'ai seulement envie que tu me trouves attirante, murmura-t-elle, les larmes aux yeux.
_ Mais c'est le cas, Marie. Cela a toujours été le cas.
_ Alors, pourquoi...

Pourquoi n'avait-il plus d'érection ? La question flotta entre eux, pesante.
Lui-même n'en savait rien, mais une chose était sûr : c'était très humiliant.
Cela avait commencé un mois plus tôt, lors de leur anniversaire de mariage. Il lui avait offert des boucles d'oreilles en diamants et une douzaine de roses avant de l'emmener dîner au Commander's Palace. Il avait tout fait pour qu'ils passent une soirée romantique.
C'avait été le cas, du moins jusqu'à ce que Stan Olford, un ancien collègue, s'arrête à leur table. Il lui avait demander s'il profitait bien de sa retraite, et Robert avait été obligé de mentir.
Marie croyait que c'était lui qui avait décidé de prendre sa retraite. Elle ne se doutait pas qu'il avait été poussé dehors. Il avait prévu de lui dire des mois plus tôt. Il avait même commencé à le faire plusieurs fois, mais le moment lui avait toujours été mal choisi.
Maintenant, six mois s'étaient écoulés, et ce qui lui paraissait difficile alors semblait désormais impossible. Comment lui révéler qu'il lui mentait depuis si longtemps ?
Au point où il en était, mieux valait continuer à se taire.
Ensuite, leur soirée d'anniversaire s'était dégradée. Marie n'avait cesser de lui parler de son entreprise, tandis que Robert avait du mal à trouver un autre sujet de conversation. Cette entrevue avec Stan lui avait fait sentir à quel point sa vie était devenue insignifiante. Ce qu'il faisait était sans conséquence. Il passait ses journées à chercher quelque chose d'utile à faire et à attendre le retour de Marie. Il se sentait lessivé et vide, complexé, minable.
Et c'était ainsi que son sexe s'était comporté quand ils étaient rentrés. Marie avait revêtu un joli déshabillé et allumé des bougies avant de se mettre au lit. Il l'avait rejointe, et là... rien.
Il avait essayé. Dieu sait qu'il avait essayé ! Et Marie aussi. Ils avaient tous les deux essayé. Plus ils essayaient, moins cela marchait.
Ils avaient tenté d'en rire. Mais, aux yeux de Robert, il n'y avait pas de quoi rire. D'autant que la même situation s'était reproduite les deux nuits suivantes. Lui qui s'était dit qu'il n'y avait rien de plus humiliant que d'être mis à la retraite de force... Eh bien, il s'était trompé. Cet échec personnel était plus cuisant encore.
Après cela, il avait fait son possible pour éviter toute intimité avec Marie. Il restait debout jusqu'à ce qu'elle dorme, ou alors, si elle travaillait tard pour une réception, il se couchait avant qu'elle rentre et faisait semblant de dormir quand elle le rejoignait.

_ Tu ne t'intéresse plus à moi, dit-elle alors qu'une larme roulait sur sa joue.

Il ne supportait pas de faire souffrir Marie.

_ Ce ne n'est pas cela, assura-t-il. Je suis un peu préoccupé, en ce moment.
_ Par quoi ?

Bon sang ! Pourquoi fallait-elle qu'elle insiste ? En principe, il n'était soumis à aucun stress. Il n'avait pas de travail, pas de responsabilités. Il disposait de son temps à son gré.
Il ne servait plus à rien –même au lit.
Sa frustration céda la place à la colère.

_ Par ton absence permanente, grommela-t-il. Il est difficile d'être d'humeur romantique avec quelqu'un qui n'est jamais là.
_ Je suis désolée, dit-elle en lui prenant la main. Je sais que j'ai été très occupée ces derniers temps. Mais il faut beaucoup travailler quand on monte une entreprise.
_ Je ne comprends pas même pas ce qui t'as pris de te lancer là-dedans, jeta-t-il. Ce n'est pas comme si nous avions besoin d'argent.

Qu'est ce qui arrivai à Robert ? se demandait Marie en regardant son mari. Il avait pourtant été le premier à la soutenir quand elle s'était lancée dans l'aventure. Pourtant, depuis qu'il avait pris sa retraite, il avait changé.

_ Je ne fais pas cela pour l'argent, même si je trouve très agréable d'en gagner moi-même.
_ Il me semblait que je subvenais à tes besoins. Avec mes investissements et ma retraite, nos revenus n'ont presque pas baissé.

Pourquoi était-il ainsi sur la défensive ?

_ Ce n'est pas une question d'argent, affirma-t-elle. Tu as toujours subvenu aux besoins de la famille. Mais c'est là le problème. C'est toi qui gagnait de l'argent. J'ai envie de savoir de quoi je suis capable.

Elle se pencha en avant, en le suppliant mentalement de la comprendre.

_ Pendant des années, ma vie s'est résumée à toi et aux enfants, poursuivit-elle. Maintenant que les enfants sont grands et qu'ils ont quittés la maison, j'ai l'occasion de voir un peu autre chose, expliqua-t-elle en lui souriant, dans l'espoir de détendre les traits crispés de Robert. C'est passionnant, tu sais. J'adore organiser des réceptions, aider les gens à fêter ce qui leur tient à c½ur. Et j'aime que l'on me paye pour cela.

Le visage de Robert se ferma plus encore.

_ Je ne pensait pas que tu étais aussi malheureuse, dit-il froidement.
_ Je n'étais pas malheureuse mon chéri, assura-t-elle en posant la main sur la sienne. Nous avons parlé de tout cela . Je pensais que tu me comprenais. C'est toi qui m'as le plus encouragée. Tu disais que cela serait bénéfique pour moi.

Oui, sauf qu'il croyait que cela ne marcherait pas. En tout cas, pas aussi bien. Et puis, à l'époque, il travaillait encore. Il n'avait pas été poussé dehors.
Robert fut soulagé de voir arriver le serveur. Avec un peu de chance, Marie allait se mettre à lui parler de nourriture et laisser tomber ce sujet déprimant.
Ce qu'il lui fallait c'était du temps, voilà tout. Un peu plus de temps pour que l'humiliation s'atténue, pour qu'il reprenne courage, pour qu'il oublie à quel point il se sentait faible et impuissant –dans tous les sens du terme. Alors, tout s'arrangerait.


# Posté le lundi 18 février 2008 11:53

Modifié le samedi 21 juin 2008 16:18

Infos .

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Les dates se rapprochent de plus en plus . . . J'ai tellement hâte . ! . J'y vais le 13 & 14 Mars, & Vous ? Ca m'intéresse beaucoup . Merci encore pour tout <3` .





R e v i e w X

# Posté le lundi 18 février 2008 12:01

Modifié le jeudi 20 mars 2008 16:20