.... Sandy appuya sur le bouton clignotant du téléphone sur la console de son.
_ Bonsoir, dit-elle, vous écoutez Paroles de parents. Vous êtes à l'antenne.
_ Euh... ouais. J'appelle à propos du gosse qui a mordu son copain, répondit une voix masculine à l'accent bourru.
..... Sandy se pencha sur le micro en repoussant un mèche blonde qui s'était échappée de sa queue-de-cheval.
_ Oui ? fit-elle.
_ Eh bien, les conseils que vous avez donnés à sa mère son nuls. Vous auriez du lui dire de mordre son gosse bien fort, pour lui apprendre.
..... Sandy jeta un coup d'½il inquiet à Hank Norton, son réalisateur à travers la vitre qui séparait le studio de la régie. Hank, un homme barbu et grassouillet aux cheveux grisonnants, lui répondit par un sourire d'excuse et un haussement d'épaules, comme pour dire : « Je me doutais absolument pas qu'il s'agissait d'un cinglé. »
..... Elle n'en croyait rien. Elle était certaine qu'il arrivait à Hank de sélectionner délibérément des appels de dingues pour rendre son émission de radio du dimanche soir plus animée.
..... Elle se força à adopter un ton calme et neutre pour répondre.
_ Eh bien, monsieur, les morsures sont une forme de violence, et il ne faut jamais user de violence envers les enfants.
_ Hé ! Si un gosse se conduit comme un animal, il faut le traiter comme un animal. Quand mon aîné s'est mis à mordre d'autres gamins, je lui ai rendu la monnaie de sa pièce et je peux vous dire que ça l'a vite remis dans le droit chemin.
..... Sandy ravala une repartie indignée. Elle était là pour éduquer, non pour réprimander. Cela ne servirait à rien de dire à cet imbécile que les crétins dans son genre ne devraient pas se mêler d'élever des enfants. Mais elle avait beau le savoir, elle avait du mal à se retenir de lui conseiller de faire une bonne action envers la planète en se faisant castrer. Elle était même prête à lui proposer de tenir le bistouri.
..... Au lieu de quoi, elle s'obligea à lui parler respectueusement.
_ Il existe bien meilleures méthodes pour corriger le comportement d'un enfant, monsieur. Par exemple, dialoguer avec lui aurait ...
_ Dialoguer, c'est pour les poules mouillés, coupa l'homme. Moi, ce dont le mien avait besoin, c'était de la marque des dents de son père sur son bras. Et c'est ce qu'il a eu.
_ Vous l'avez mordu assez fort pour laisser des marques de dents ?
_ Evidemment. Il fallait bien lui montrer que je ne rigolais pas. Mais ne vous en faites pas : il n'a pas gardé de cicatrice.
_ J'espère bien !
_ Moi aussi, j'ai pris quelques coups de mes vieux, et je ne me porte pas plus mal.
_ Sans doute que si, malheureusement.
_ Vous êtes en train d'insulter mes parents ? demanda-t-il soupçonneux.
..... « Non, abruti, c'est toi que j'insulte ! » répliqua-t-elle in petto.
_ Je dis seulement que la violence familiale a tendance à se transmettre de génération en génération, se contenta-t-elle de rectifier.
_ Ce n'était pas de la violence, c'était de la discipline.
_ Si cela laisse des traces sur un enfant, ce sont de mauvais traitements. Et même si cela laisse pas de marque, tous les experts s'accordent à dire que les châtiments corporels sont non seulement nuisibles, mais inefficaces.
_ Pff ! fit-il, méprisant. Experts de mes... Ces imbéciles ne savent pas de quoi ils parlent. La plupart d'entre eux n'ont même pas d'enfants. Je parie que vous non plus, d'ailleurs.
..... Ces derniers mots touchèrent une corde sensible chez Sandy, mais elle décida de les ignorer. Ce qui l'inquiétait, pour l'instant, c'était que les enfants de son interlocuteur soient victimes de mauvais traitements répétés.
_ Parlez-moi de vos enfants, lui demanda-t-elle. Quel âge ont-ils ?
_ Vous changez de sujet.
_ Il s'agit de vous et de votre famille, pas de moi.
_ Bien sûr que si, il s'agit de vous. Vous expliquez à tous les habitants de Berlin comment élever leurs enfants,, alors on a bien le droit de savoir si vous, vous en avez élevé.
..... Mal à l'aise, Sandy changea de position sur son siège.
_ Tous mes conseils en matières d'éducation reposent sur des études et des recherches.
_ Etudier des enfants et en faire, ce n'est pas la même chose. Pour avoir le droit de donner son avis, il faut en avoir.
_ Si vous doutez de mes compétences, sachez que j'ai une licence de sciences de l'éducation, une double maîtrise de développement de la petite enfance et d'assistante sociale, et que je dirige le Centre de documentation des parents de Berlin depuis six ans.
_ Vous n'avez toujours pas répondu à ma question, alors je crois que j'ai mis dans le mille. Vous n'avez pas d'enfants, pas vrai ?
..... Elle était coincée.
_ Non, admit-elle à contre-c½ur, je n'en ai pas.
_ C'est bien ce que je pensais, déclara-t-il d'un ton suffisant. Vous n'avez pas à dire aux gens comment élever leurs enfants si vous ne voulez pas mettre vos belles paroles en pratique.
_ Ce n'est pas une question de volonté. Il se trouve que je ne suis pas marée.
_ Ca ne m'étonne pas. Avec un nom comme Sandy, vous êtes lesbienne.
_ Non !
..... Elle se rendit compte trop tard que sa réaction pouvait donner l'impression qu'elle condamnait les homosexuels.
_ Je ... je veux dire que je n'ai ... euh ... que je n'ai pas encore rencontrée l'homme de ma vie, bredouilla-t-elle.
..... Aussitôt, elle s'en voulut. Cela ne regardait pas ce crétin, et elle n'aurait pas dû laisser décontenancer.
_ Alors, vous aimez les hommes, hein ?
..... Cette information eu l'effet inattendu d'adoucir son interlocuteur.
_ Et vous ressemblez à quoi ? demanda-t-il. Ma s½ur a eu du mal à se caser aussi, jusqu'à ce qu'elle perde cinquante kilos et se décide à s'épiler la moustache.
..... De l'autre côté de la vitre insonorisée, Sandy vit Hank se plier en deux comme sous l'effet d'un spasme.
_ J 'ai un copain avec qui je pourrais vous arranger le coup, si vous n'êtes pas trop moche, ajouta l'homme.
_ Merci, mais je crains de devoir décliner votre proposition, répondit-elle. Revenons à vos enfants. Quel âge ont-ils ?
_ Dix-sept et dix-huit ans.
..... Elle poussa un soupir de soulagement.
_ J'imagine que cela veut dire que vous n'avez plus recours aux châtiments corporels.
_ Non, confirma-t-il avec une note de regret dans la voix, je ne peux plus les corriger. Ils sont tous les deux plus grands que moi maintenant, et ils pourraient me botter les fesses.
..... Elle espérait bien qu'ils ne s'en privaient pas ...
_ Eh bien, merci de votre appel, monsieur, dit-elle en appuyant sur un bouton rouge qui coupa la communication avec un clic des plus satisfaisants.
_ Discipliner leurs enfants est l'une des tâches les plus difficiles des parents, ajouta-t-elle dans le micro. Et c'est l'un des nombreux sujets sur lesquels vous pourrez trouver de l'aide auprès du Centre de documentation des parents. N'hésitez pas à nous appeler ou à passer nous voir au 1292, Prytania-Straße, pour recevoir une brochure gratuite sur l'éducation des enfants et une liste des cours que nous proposons aux parents.
..... En régie, Hank fit un cercle en l'air pour lui indiquer qu'elle devait conclure.
_ Nous allons marquer une pause, annonça-t-elle, mais je reviens dans quelques instants avec d'autres Paroles de parents. Si vous avez des questions concernant vos enfants, appelez-moi au 555 14 65.
..... Elle coupa son micro tandis que Hank lançait cinq minutes de publicité, puis se leva et se dirigea vers la régie, dont elle ouvrit la porte.
_ Merci pour le dernier appel, lança-t-elle froidement.
_ Hé ! protesta Hank avec un gloussement. C'était l'un des moins gratinés. Il y avait un femme qui voulait savoir si tu pouvais lui dire comment apprendre à son chat à aller sur le pot et une autre qui pensait que, comme l'émission s'appelle Paroles de parents, tu pourrais entrer en contact avec sa mère morte.
_ Et tu as résisté à l'envie de me les passer ? fit-elle en haussant un sourcil surpris.
_ Crois-moi, j'ai eu du mal, répliqua-t-il en souriant. Ce doit-être la pleine lune, vu le nombre de dingues qui appellent.
..... La ligne directe de Sandy sonna sur la console.
_ Dis bonjour à ta mère de ma part, ajouta Hank, dont le sourire s'élargit encore.
..... Sandy leva les yeux au ciel et referma al porte avant d'aller décrocher. Sa mère était la seule personne à l'appeler sur sa ligne directe, ce qu'elle faisait avec une exaspérante régularité lors de la pause au milieu de l'émission.
..... Elle se rassit et décrocha le téléphone.
_ Bonjour, maman.
_ Tu aurais dû accepter que cet homme te présente son ami, déclara Marie Stedquest sans préambule.
Seconde partie.
..... Sandy se massa le front pour lutter contre la migraine qu'elle sentait poindre.
_ J'espère que tu plaisantes.
_ Il faut que tu sortes, que tu rencontres des gens, Sandy.
_ Maman, tu ne peux pas souhaiter sincèrement que je fréquente un crétin pareil !
_ Ce n'est pas avec ton auditeur que serais sortie, ma chérie. Il voulait te faire rencontrer un ami.
_ Et tu crois qu'il y a des chances qu'il ait un ami dont tu veuilles pour père de tes petits-enfants ?
_ Eh bien, peut-être était-ce son médecin ou son dentiste, voire son avocat.
_ Un avocat commis d'office, alors.
_ Franchement, Sandy, tu ne sais pas qui tu aurais pu rencontrer. Il aurait pu te faire connaître quelqu'un de merveilleux.
_ Maman, ce type a mordu son propre enfant assez fort pour laisser la marque de ses dents ! Il a à peu près autant de chances de fréquenter quelqu'un de merveilleux que moi de gagner au loto.
_ Pour gagner au loto, il faut acheter un billet, répliqua sa mère. C'est pareil avec les hommes. Pour en rencontrer, il faut sortir, se mêler aux gens.
_ Je ne veux pas me mêler aux gens.
_ D'accord, d'accord. Mais tu ne peux pas te permettre d'être trop difficile. Tu ne rajeunis pas, ma chérie !
..... Comme si elle avait besoin qu'on lui rappelle ! Elle venait d'avoir trente et un ans, et le tic-tac de son horloge biologique résonnait comme celui d'une bombe à retardement. Elle adorait les enfants. Elle avait toujours rêvé d'en avoir un, ou même plusieurs. Le seul problème, c'était qu'avoir des enfants passait par une relation avec un homme. Et dans ce domaine elle était nulle.
_ Je viens de lire un article qui disait qu'après trente ans, la fertilité diminuait encore plus que les scientifiques ne le pensaient jusqu'à maintenant, poursuivit sa mère. Beaucoup de femmes qui ont remis à plus tard le moment de se ranger ont fini par le regretter.
_ Je ne remets rien à plus tard, maman, protesta Sandy.
..... Comment remettre à plus tard quelque chose qu'on ne contrôlait absolument pas ?
_ Tu n'aurais jamais dû laisser partir ce merveilleux Peter Marston.
_ Je ne l'ai pas laissé partir, maman. Il m'a quittée pour une autre.
..... Trois autres, en réalité, songea-t-elle avec amertume. Mais pourquoi compter ?
_ Eh bien, tu aurais au moins pu te battre pour le garder.
_ Et comment aurais-je dû m'y prendre ? En cassant la figure à l'autre fille ?
_ Bien sûr que non. Peut-être aurais-tu pu le complimenter un peu plus, faire en sorte qu'il se sente plus exceptionnel. Parfois tout ce qu'il faut à un homme pour changer de conduite, c'est l'amour et l'attention d'une femme.
_ Et parfois, un homme n'est qu'un crétin infidèle.
..... Un long soupir siffla dans l'appareil.
_ Si tu veux une famille, ma chérie, il va falloir que tu sois moins difficile. Encore le mois dernier, tu as refusé de sortir une seconde fois avec le neveu de Mme Anderson, ce que je ne comprends vraiment pas. Il était si charmant –et si beau ! Toutes les femmes seraient ravies de sortir avec un homme comme lui.
..... C'était bien là le problème. Le barmaid, la serveuse, la femme dans la petite robe rouge à la table voisine, toutes lui avaient fait les yeux doux, et il leur avait rendu la pareille. Il était exactement comme Peter, et comme tous les célibataires trop beaux pour être honnêtes.
_ Il n'avait pas envie de se ranger, maman. Les tombeurs dans son genre n'en n'ont jamais envie.
_ Ils ne sont pas tous comme cela. Regarde ton frère.
..... Son frère n'avait rien d'un tombeur, mais il était inutile de tenter d'en convaincre sa mère.
_ Dan est l'exception qui confirme la règle, dit-elle, diplomate.
_ Je pense quand même que tu aurais dû en faire plus pour montrer à Peter à quel point il comptait pour toi ...
_ Cela n'aurait servi à rien.
_ Comment peux-tu en être aussi sûre ?
..... Parce qu'il couchait avec trois autres femmes pendant qu'il couchait avec elle ! Ce souvenir lui serrait encore le c½ur. Plus de douleur, ni même de colère : ces deux émotions s'étaient estompées depuis deux ans qu'ils avaient rompu. Non, ce qui restait, c'était l'humiliation. Et le trou béant que cette histoire avait laissé dans sa confiance en soi, qui n'était déjà pas très solide avant. Elle avait eu beau perdre trente kilos six ans plus tôt, dans sa tête, elle restait la petite fille trop grosse dont les autres enfants se moquaient.
_ Laisse tomber, maman. C'est fini.
_ Ecoutes, ma chérie, je m'occupe du cocktail et du dîner pour un mariage, samedi. Une charmante réception chez les Westman. Tu devrais venir.
..... Sa mère avait créé une société de traiteur l'hiver précédent et, à la surprise de toute la famille, l'affaire avait démarré en trombe.
_ Tu oublies un petit détail, répondit-elle. Je ne suis pas invitée.
_ Ce n'est pas un problème. Tu peux être mon assistante.
_ Betsy a un problème ?
_ Non, non. Elle va très bien. Mais tu ne comprends pas, ma chérie. Tu ne travaillerais pas vraiment. Ce serait ta couverture.
_ Ma couverture ? Comme si j'étais un espionne ?
_ Pff, fit sa mère, agacée. Je veux dire que tu serais libre de circuler et de danser.
_ Tu sais que je n'aime pas danser.
..... C'était peu dire qu'elle n'aimait pas cela. Elle détestait danser. Cette seule idée faisait remonter à la surface des souvenirs si douloureux qu'elle en avait les mains moites et la nausée.
_ D'ailleurs, ajouta-t-elle, j'ai déjà des projets pour samedi soir.
_ Des projets, tu parles ! Aller garder les enfants de ton frère.
_ Il se trouve que j'adore les jumeaux et que cela ne me dérange pas de faire le trajet jusqu'à Leipzig. C'est bien que Dan et Casey puissent passer une soirée en tête à tête.
_ Je le sais, et je suis d'accord. Mais ils pourraient trouver un autre baby-sitter. Ton père, tiens. Dieu sait qu'il a besoin de s'occuper depuis qu'il est à la retraite, acheva-t-elle d'un ton où perçait l'exaspération.
..... Sandy fronça les sourcils, soucieuse. L'union de ses parents lui avait toujours semblé idéale. Cependant, depuis six mois que son père avait quitté son bureau de procureur pour prendre sa retraite, les choses avaient changé. Sa mère devenait de plus en plus critique, et son père, qui avait toujours été un homme calme, de plus en plus taciturne.
_ Comment va papa ? s'enquit-elle.
_ Il est acariâtre et toujours dans mes jambes. Je t'assure, il va me rendre folle.
_ Eh bien ... la retraite est un changement important. Il faut du temps pour s'adapter.
_ Oui, et je suis la seule à essayer de m'adapter, répliqua sa mère avec une amertume que Sandy ne lui avait jamais connue.
_ Sois patiente, lui conseilla-t-elle. Laisse faire le temps.
..... Elle leva la tête et vit Hank qui désignait sa montre de l'autre côté de la vitre.
_ En parlant de temps, il faut que je raccroche, maman.
_ Alors, tu viendras samedi ?
_ Non. Je ta l'ai dit, je garde les jumeaux.
_ Tu ne rencontreras jamais l'homme de ta vie si tu ne fais pas f'efforts !
_ Il faut que je te laisse. On se rappelle.
..... Elle raccrocha sans lui laisser le temps de protester. Elle savait que sa mère ne voulait que son bien, mais sa façon de revenir sans arrêt sur le sujet de son célibat avait quelque chose de déprimant. À l'entendre, il aurait fallu qu'elle traque les hommes comme un chasseur le gros gibier.
..... Quitte à être taxée d'incorrigible romantique, Sandy avait toujours cru que ce serait l'amour qui la trouverait, et non l'inverse. Elle pensait qu'il faisait partie d'une espèce de plan divin et que chaque être avait son âme s½ur qui apparaissait comme par miracle au moment venu.
..... Aujourd'hui, elle n'en était plus si sûre. Loin d'avoir rencontré l'homme de sa vie, le bon, elle était allée d'échec en échec.
..... Elle en avait assez. Elle préférait être seule qu'avec un homme en qui elle ne pouvait avoir confiance. Après le naufrage de sa dernière histoire, elle avait décidé de ne pas mettre de nouveau les mêmes erreurs. Elles s'était donc fixé trois règles.
..... Règles numéro un : [ prochain chapitre =D ]