Deux semaines plus tard.
..... Une bourrasque du vent glacé de décembre s'engouffra dans le centre médico-social du comté d'Hamburg quand Tom poussa le porte, qui alla cogner violemment contre le butoir. Il devait pas faire plus de 5°C, ce qui contrastait désagréablement avec la douceur des quelque 20°C qu'il avait laissé ce matin-là à Berlin.
..... Enfin, ce temps glacial s'accordait parfaitement avec son humeur et la mission qui l'amenait ici. Il allait devenir père.
..... Non, corrigea-t-il intérieurement. Pas devenir. Théoriquement, il l'était déjà, depuis sic mois. Mais comme il n'était au courant de l'existence du bébé que depuis deux semaines et que cela ne faisait que deux jours qu'il avait la certitude que l'enfant était de lui, il estimait que ses débuts officiels dans la paternité allaient avoir lieu aujourd'hui, quand il en prendrait la garde.
..... Garde. Père. Bébé. Ces mots lui nouait le ventre. Il avait toujours du mal à le croire, mais le test ADN le lui avait confirmé : il y avait 99,99% de chances qu'Isabelle Elizabeth Sinclair Kaulitz soit son enfant.
..... Tout s'était passé si vite que la tête lui tournait encore. Son avocat lui avait annocé la nouvelle d'une voix aussi lugubre que celle d'un entrepreneur de pompes funèbres.
_ Le résultat du test est arrivé, Tom, avait-il dit. Vous êtes assis ?
..... Et Tom avait cru que son monde s'écroulait quand, d'un ton solennel, son avocat avait ajouté :
_ Vous êtes parfaitement compatibles. Le bébé est sans aucun doute de vous.
..... Durant deux semaines, Tom s'était raccroché à l'espoir d'une erreur. Persuadé que le test génétique le tirerait de ce mauvais pas, il n'avait pas envisagé sérieusement toutes les conséquences que pouvait entraîner une éventuelle paternité.
..... C'était fou, la vitesse à laquelle une vie pouvait basculer. On était célibataire, sans attaches, et vlan ! On se retrouvait du jour au lendemain père célibataire chargé d'élever un enfant que l'on avait conçu avec une femme que l'on connaissait à peine.
..... En téléphonant à Mme Mitchelle, l'ancienne nounou, il s'était rendu compte que, en effet, il connaissait très mal Ella.
_ Je ne veux pas dire du mal des morts, avait dit la nourrice d'un ton réprobateur, mais Mlle Sinclair n'avait vraiment pas la fibre maternelle. Elle ne passait jamais de temps avec le bébé. Elle n'était presque jamais chez elle. Au cours de la semaine où j'ai travaillé pour elle, elle s'est absentée deux fois toute la nuit et a passé le reste du temps je ne sais où, à faire je ne sais quoi avec je ne sais qui. Elle voulait que je travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J'allais démissionner, avait-elle conclu avec un reniflement de dédain, mais elle est morte avant que j'en aie eu le temps.
_ Quel dommage pour vous ! avait-il répliqué, incapable de résister à la tentation.
..... La nounou n'avait pas relevé son sarcasme et avait continué d'une vois horrifiée :
_ Et ce bébé ! C'est l'enfant le plus difficile que j'aie jamais vu.
_ Comment cela, difficile ? avait demandé Tom, inquiet.
_ Elle pleure tout le temps. Elle est très malheureuse.
..... Pas étonnant, avait songé Tom. Entre une mère qui l'ignorait et cette espèce de mégère pour nounou, il y avait de quoi être malheureux.
_ Je ne suis pas le seule à avoir trouvé la situation invivable, avait précisé Mme Mitchelle. J'étais la septième nourrice envoyé par mon agence et, d'après ce que j'ai compris, Mlle Sinclair en avait déjà épuisé deux autres avant.
..... Malgré ses efforts, Arthur Greenwood, l'avocat d'Ellan n'avait pas montré sa cliente sous un jour beaucoup plus favorable.
_ Je suis l'avocat de la famille depuis des dizaines d'années et j'ai connu Ella quand elle était enfant, lui avait appris l'homme au physique de bon grand-père quand Tom était passé à son bureau, ce matin-là. Hélas, elle a été élevée de façon un peu... laxiste. Sa mère est morte quand elle avait tout juste trois ans, et son père ... Enfin, avait-il conclu avec un soupir, Edgar était sans doute un peu trop généreux avec sa fille.
..... C'était gentiment dit, mais cela signifiait qu'Ella était pourrie gâtée.
_ Ella n'a jamais vraiment su se fixer sur quoi que ce soit. Elle essayait une chose quelque temps, puis s'en désintéressait et passait à un autre. Je crains qu'elle n'ai traité la maternité comme le reste.
..... Selon lui, elle avait d'abord été heureuse d'être enceinte. Il avait profité de son enthousiasme pour la convaincre de rédiger un testament et d'instituer un fonds en fidéicommis à l'intention du bébé. Isabelle avait donc été déclarée héritière d'Ella et Tom tuteur de l'enfant.
_ Si elle savait que c'était moi le père, s'était étonné Tom, pourquoi ne pas m'en avoir parlé ?
_ J'ai essayé de la persuader de le faire, avait rassuré l'avocat, mais elle a refusé. Elle disait qu'elle ne voulait pas avoir à partager.
..... Tom connaissait des gens égoïstes, mais en la matière, Ella battait tous les records.
_ Dans ce cas, pourquoi a-t-elle fait figurer mon nom sur le certificat de naissance ?
_ Le nom de Sinclair a pesé lourd sur ses épaules, elle voulait un autre destin pour son enfant. Et puis, elle disait que sa fille aurait peut-être un jour envie de savoir qui était son père.
_ Comment comptait-elle expliquer mon absence de sa vie ?
..... Me Greenwood avait soupiré.
_ Il serait écoulé des années avant qu'Isabelle soit en âge de poser des questions, alors j'imagine qu'elle attendait que le moment soit venu pour y réfléchir.
..... A ce souvenir, Tom referma la porte du centre médico-social plus brutalement que nécessaire. Il franchit une seconde porte vitrée et pénétra dans une salle d'attente assez triste où une douzaine de personnes attendaient leur tour sur des chaises en plastique alignées le long des murs blancs.
..... La réceptionniste assise derrière le comptoir semblait essayer de compenser à elle seule le manque de couleurs du lieu. Elle portait une robe vert perroquet et du rouge à lèvres vermillon.
_ Puis-je vous aider ? pépia-t-elle.
_ Je suis Tom Kaulitz, déclara-t-il. J'ai rendez-vous avec Mme Tücker.
_ Ah, oui ! s'exclama-t-elle après avoir consulté l'écran de son ordinateur. Vous venez cherchez votre fille.
..... Votre fille. Ces mots le secouèrent. Combien de temps lui faudrait-il pour se faire à cette idée ?
_ Signez ici, s'il vous plaît, lui demanda-t-elle en lui tendant une feuille de papier. Il me faut aussi une pièce d'identité.
..... Comme s'il fallait se faire passer pour quelqu'un d'autre pour se retrouver dans cette situation ! Malgré tout, il sortit sans rien dire son permis de conduire de son portefeuille en cuir.
..... La femme inclina le tête sur le côté pour l'étudier. Ce qu'elle lui dut lui convenir, car elle lui rendit son permis avec un sourire qui fit paraître son nez en forme de bec encore plus long.
_ Mme Tücker est allée chercher votre bébé dans sa famille d'accueil, expliqua-t-elle. Elle ne devrait pas tarder à revenir. Ensuite, le médecin examinera l'enfant. Entre-temps, si vous vous bien remplir ce formulaire, ajouta-t-elle en lui tendant un papier.
..... Tom alla s'asseoir entre une femme d'âge moyen et une jeune mère hispanique qui tenait un petit enfant endormi dans ses bras. Il inscrivit son nom, son adresse et les autres renseignements qui le concernaient. Arrivé à la ligne « lien de parenté avec l'enfant », il hésita. C'était la première fois qu'il reconnaissait par écrit être le père d'Isabelle. Il griffonna le mot à la hâte avant de poursuivre.
..... « Nom de l'enfant. » Isabelle Elizabeth Sinclair Kaulitz, écrivit-il. À la ligne suivante, il s'interrompit de nouveau. « Poids de l'enfant. » Il n'en avait aucune idée. Pas plus que de la « durée de la grossesse » ou du « type d'accouchement ». Il laissa des blancs, envahi par un curieux mélange de culpabilité et de colère. Il n'avait été présent à aucun de ces moments. Il avait été tenu à l'écart de la naissance de son enfant et, le plus troublant, c'était qu'il ne savait pas s'il en était soulagé ou contrarié.
..... Il était facile d'en vouloir à Ella, et il ne s'en privait pas. Elle n'avait aucunement le droit d'avoir un enfant de lui sans l'en informer. Elle aurait au moins pu lui passer un coup de fil ou lui envoyer un mot au lieu de le traiter comme un donneur de sperme anonyme. Il lui en voulait aussi pour la façon dont elle avait traité l'enfant. Apparemment, elle avait fait preuve d'un égoïsme et d'une négligence inexcusables.
..... Le problème, c'était qu'il s'en voulait tout autant qu'à elle. Uniquement parce qu'elle était jolie, il avait eu une aventure d'un soir avec une femme qu'il ne connaissait pas –et qu'il n'aurait pas appréciée s'il l'avait connue. Une conduite qu'il jugeait quelque peu inconséquente, d'autant qu'il avait considéré cette rencontre comme si elle n'avait pas plus d'importance qu'une partie de tennis.
..... Pas un instant il ne lui était venu à l'esprit qu'ils avaient pu concevoir un bébé.
..... Qu'aurait-il fait s'il l'avait su ? Il n'en avait aucune idée. Une seule chose était sûre : il n'aurait pas épousé Ella. Pas définitivement, en tout cas. Peut-être aurait-il envisagé une espèce de mariage de convenance à court terme pour légitimer le bébé, mais il aurait exigé un contrat en béton et une date de divorce préétablie. Non qu'il soit du genre à se marier. Il avait vu ses parents divorcer, se remarier. Il était donc bien placé pour savoir que le mariage n'apportait que des souffrances.
..... Il signa le formulaire, se releva et le rapporta à la réceptionniste. Il venait de se rasseoir quand un porte sur le côté de la salle d'attente s'ouvrit.
_ Monsieur Kaulitz ? demanda une femme brune vêtue d'un chemisier fleuri.
..... Il sauta sur ses pieds.
_ Venez avec moi, dit-elle.
..... Le c½ur battant, il la suivit dans un couloir qui sentait le désinfectant. Au bout, on entendait résonner les hurlements d'un bébé. Etait-ce sa fille ? Si oui, elle ne manquait pas de voix ...
..... La femme le conduisit dans un petit bureau où il fut accueilli par une autre femme ronde à l'air aimable, vêtue d'un tailleur-pantalon bleu marine.
_ Virginia Tücker, annonça-t-elle en lui tendant la main.
_ Tom Kaulitz, répondit-il.
..... Elle désigna l'un des deux fauteuils en vinyle noir de l'autre côté de la grande table sur laquelle était posée une plaque au nom du Dr J.E. Smithers. Les diplômes accrochés au mur indiquaient qu'il était un pédiatre.
_ Je vous en prie, asseyez-vous. J'ai un certain nombre de choses à voir avec vous. Ensuite, j'irai chercher le bébé.
_ Ces pleurs... c'est Isabelle ? demanda-t-il.
_ Oui, confirma Mme Tücker en sortant deux formulaires d'un dossier. Pour commencer, reprit-elle, il faut que vous signiez ces papiers de décharge.
..... Elle les lui tendit, et il s'exécuta.
_ Pourquoi pleure-t-elle ? s'enquit-il.
_ Les bébés pleurent. Il y a toutes sortes de raisons possibles.
..... Il fronça les sourcils.
_ Eh bien, il ne faudrait pas que quelqu'un fasse quelque chose pour la calmer ?
_ Ne vous inquiétez pas, monsieur Kaulitz. Elle est avec une assistante sociale qui est merveilleuse avec les enfants. Je suis sûre qu'elle fait tout son possible pour la consoler.
..... Il fronça les sourcils de plus belle. Si une professionnelle ne parvenait pas à empêcher le bébé de pleurer, comment lui, qui n'y connaissait rien, allait-il y arriver ?
_ Elle a un problème ? s'inquiéta-t-il.
_ Certains bébés pleurent plus que d'autres. Le médecin sera là d'un instant à l'autre. Il va tout vous expliquer, promit-elle d'un ton apaisant.
..... Mais Tom ne voulait pas être apaisé. Des sonnettes d'alarme retentissaient dans son esprit.
_ Comment cela, tout ? Qu'y a-t-il à expliquer ?
_ Hum, fit-elle, hésitante, il y a une chose dont il faut que nous parlions. La mère de la première famille d'accueil qui s'est occupée d'elle a dit qu'Isabelle était plutôt... difficile.