...... Tom Kaulitz n'eut même pas besoin de quitter des yeux l'écran de son ordinateur pour savoir que son assistante, Lanie, avait surgi dans son bureau. Le claquement résolu de ses talons l'avait alerté.
_ Vous ne répondez pas à l'interphone, lança-t-elle d'un ton de reproche.
_ Je vous ai dit que je ne voulais pas qu'on me dérange.
_ Je sais, mais il y a un appel qu'il faut que vous preniez sur la deux.
..... Tom soupira. La cinquentaine autoritaire, Lanie était l'assistante idéale. Elle ne s'en laissait pas conter par les directeurs généraux qui engageaient Tom pour sauver leur entreprise en difficulté et elle terrifiait les comptables, les avocats et autres spécialistes auxquels il faisait appel pour l'aider dans cette tâche. C'était aussi une travailleuse infatigable et une femme opinâtre et résolue.
..... Hélas, ces qualités se retournaient parfois contre lui ! Maintenant, par exemple.
_ Si ce n'est pas le président, le pape ou Angelina Jolie, cet appel devra attendre, réplique-t-il.
..... << Plan, priorités, concentration >> était sa devise. La plupart des entreprises qui faisaient appel à lui se trouvaient au bord de la faillite notamment parce qu'elles avaient perdu de vue leurs priorités. Une erreur qu'il était résolu à ne pas commettre.
..... Et surtout pas aux dépens du cas qui l'occupait actuellement. Allen industries employait près de mille personnes dont le travail dépendait de sa capacité à redresser la société. Cette responsabilité pesait très lourd sur ses épaules.
_ C'est un brigadier de la police de Hamburg, insista Lanie.
_ Hamburg ? répéta-t-il.
..... C'était étrange, il n'avait pas mis les pieds à Hamburg depuir troi ou quatres ans.
_ Que veut-il ?
_ Il a refusé de me le dire. Il tient à vous parler en personne.
_ Il doit vouloir me vendre des billets pour le bal de la police, conclut-il.
_ Ce n'est pas un appel intéressé, affirma Lanie avec une conviction aussi inébranlable que son chignon gris laqué. Il faut vraiment que vous le preniez.
..... Lanie filtrait ses appels avec la plus grande sévérité. Quand elle estimait qu'il y en avait un auquel il fallait qu'il réponde, elle ne lâchait pas prise. La convaincre d'éconduire ce policier serait sans doute plus long que de prendre l'appel. Tom poussa un profond soupir et leva les deux mains en signe de reddiction.
_ D'accord, fit-il. Mais ensuite, je ne veux plus être dérangé de l'après-midi.
..... Satisfaite, Lanioe tourna les talons et s'éloigna à grands pas.
..... Tom regarda par la fenêtre en faisant pivoter son fauteuil vers le téléphone. Au vingt et unième étage de cet immeuble de Kanal-Straße, il avait une vue imprenable sur la ville de Berlin.
..... Tout en regardant par la fenêtre, il appuya sur le bouton rouge du haut-parleur de son téléphone.
_ Tom Kaulitz, annonça-t-il.
_ Monsieur Kaulitz, ici le brigadier Bill Jones de la police d'Hamburg, dit une voix de baryton.
_ Que puis-je faire pour vous ? demanda Tom avec impatience, en tambourinant sur la table du bout des doigts.
_ Désolé, monsieur, j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Je regrette d'avoir à vous en informer, mais ...
..... Le policier marqua une hésitation qui éveilla l'attention de Tom.
_ Quoi ?
_ Eh bien, monsieur ... Ella Sinclair est décédée dans un accident de la circulation hier soir. Je suis sincèrement désolé.
..... Ella Sinclair. Ce nom lui disait bien quelque chose, mais quoi ? Il ne voyait pas.
_ Vous êtes toujours là, monsieur ? s'inquiéta le policier.
_ Oui, oui.
..... Tom se pencha en avant, les sourcils froncés. Qui était Ella Sinclair ? Il tourna et retourna ce nom dans son esprit en tentant d'y associer un visage. Ella Sinclair, Ella Sinclair ... Ella Sinclair ! Ah oui, il se souvenait. De grands yeux bleus, des cheveux blonds plutôt raides et encore plus de courbes qu'une piste de slalom. Ils s'étaient rencontrés à la station de ski d'Aspen un an auparavant et avaient passé une nuit ensemble. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais ce soir-là il était un peu fatigué et elle plus que consentante. Leur liaison en était restée là : ils ne s'étaient ni vus ni parlé depuis.
_ Ella est morte ? fit-il.
_ Hélas, oui, monsieur.
..... Tom regarda la téléphone en fronçant les sourcils de plus belle, sidéré.
_ Mon Dieu, je suis désolé, dit-il. C'est vraiment triste.
..... Il hésita un instant avant de poursuivre. Il regrettait d'avoir à paraître insensible, mais il fallait bien qu'il pose la question.
_ Alors, demanda-t-il, pourquoi m'appelez-vous ?
_ Eh bien, vous êtes inscrit comme personne à contacter en cas d'urgence.
_ Quoi ?
_ Vous paraisser surpris, observa le brigadier après un silence.
_ Euh ... eh bien, oui. Je la connaissait à peine.
..... D'accord, ils avaient passé de bons moments sur les pistes et au lit, mais l'histoire s'arrêtait là. C'avait été une aventure d'un soir, point final.
..... A la vérité, il avait trouvé Ella trop écervelée à son goût. Héritière d'une petite fortune pétrolière, elle se conduisait en fille à papa à la fois trop riche et désoeuvrée. En règle générale, il choisissait des femmes aussi concentrées que lui sur leur carrière. Ella, elle, ne se concentrait que sur une chose : s'amuser.
_ Je ne comprends pas pourquoi elle a dit qu'il fallait me contacter.
..... Cette fois, le policier marqua une longue pause.
_ Eh bien, monsieur, finit-il par expliquer, je pense que c'est à cause du bébé.
..... Le sang de Tom se glaça dans ses veines.
_ A cause de quoi ?
_ Du bébé.
..... Tom resta parfaitement immobile. Bébé ... Le mot n'en finissait pas de résonner dans sa tête.
_ Vous êtes toujours là, monsieur Kaulitz ? demanda le brigadier.